La Japonésie : la surinsularité au Japon
| janvier 1998 Pour des informations complémentaires, contacter les chercheurs, en cliquant ici |
Le Japon offre limage dune telle homogénéité quil semble difficile de concevoir que son espace puisse être composé de plusieurs milliers dîles. Philippe Pelletier, géographe, chercheur à lInstitut dAsie orientale (CNRS-Universités Lyon 2-Lyon 3), a analysé le processus de territorialisation du pays et montré en quoi son espace géographique a façonné la construction dun Etat-nation réputé unitaire.Ce travail de recherche vient dêtre publié à CNRSEDITIONS sous le titre La Japonésie : Géopolitique et géographie historique de la surinsularité au Japon.
Le Japon semble si uni, si homogène sur le plan sociologique, culturel et politique que son espace est également considéré comme globalement uniforme. Même à propos de linsularité, lun des principaux traits géographiques du Japon, on parle dune île, une seule île, unique («lîle absolue» selon certains auteurs), et non dun archipel. Cette approche, cultivée autant à létranger quau Japon, aboutit à plusieurs paradoxes. Bien que nétant pas vraiment décrite, linsularité est néanmoins posée en exergue, comme facteur premier didentification géographico-culturelle. Et elle est caricaturée par des interprétations déterministes. Lidée du «complexe insulaire» (shimaguni konjô) chercha ainsi à expliquer le retard du Japon par rapport à lOccident. La théorie de lEtat-nation insulaire (shimaguni-ron) affirma quun Etat fort et une nation unifiée sont précocement apparus au Japon grâce à la spécificité de son milieu insulaire.
Quen est-il réellement? Quelle est la véritable nature de ce milieu insulaire? Quel poids a-t-il eu dans lévolution historique et politique du pays? Quel rôle a-t-il joué dans ses phases de fermeture comme douverture? Celles-ci ont-elles été absolues? Quel est son impact sur la modernisation japonaise, sur la géopolitique du passé et du présent?
Larchipel japonais est composé de quatre grandes îles et dune périphérie de plusieurs centaines de petites îles plus ou moins éloignées et dune frange de petites îles intérieures qui ont joué un rôle crucial dans lhistoire et la géographie du pays (la définition de ces îles varie, selon les auteurs, ainsi que leur nombre qui va de 3 400 à 6 900 îles). Trois des quatre grandes îles ont constitué le berceau de lEtat-nation japonais, ou Naichi (La terre intérieure). Il sagit du bloc centralinsulaire formé des îles de Honshû, Kyûshû et Shikoku. Hokkaidô, la deuxième île en taille, nest entrée que tardivement dans ce coeur géopolitique. Elle occupe une place à part dans les représentations mentales que les Japonais se font de leur pays. Lensemble des quatre grandes îles est appelé Hondo (Mainland ou la Terre).
La périphérie des îles éloignées ou ritô peut être qualifiée de «surinsulaire» dans la mesure où tous les facteurs propres à linsularité (éloignement, étroitesse, autosubsistance, dépendance, accessibilité) se trouvent dédoublés, dans une dialectique continent eurasiatique/bloc centralinsulaire. Cet espace a formé une couronne spatialement variable, restreinte ou étendue suivant les époques. De nos jours, elle sétend jusquaux Kouriles vers le nord, Tsushima et le détroit de Corée vers louest, les Ryûkyû et Okinawa vers le sud-ouest, et larchipel Ogasawara vers le sud.
De par son allongement en latitude et sa configuration topographique (morcellement, détroits, îles éloignées), baignée par des courants chauds (le Kuro-shio, le plus grand courant marin du monde avec ses bras dont le principal est le courant de Tsushima) et froids (lOya-shio), la périphérie surinsulaire est extrêmement variée du point de vue géomorphologique (1), biogéographique (2) et culturel (3). Elle fait office de véritable conservatoire sur le plan écologique et anthropique.
Mais linterprétation de son originalité culturelle nest pas simple : sagit-il dune survivance de traditions japonaises archaïques, qui ont été en quelque sorte maintenues «à labri», ou bien de rameaux primitifs venus de lextérieur et qui se sont ensuite propagés puis diversifiés dans le bloc centralinsulaire japonais? Ou sagit-il dun mélange des deux? Larc insulaire des Ryûkyû, qui sétend du continent eurasiatique, des mondes chinois et malais, jusquaux îles japonaises et coréennes, offre autant de questions que de réponses; Okinawa et les Ryûkyû constituent encore de nos jours un important enjeu idéologico-politique didentité et dappartenance.
La périphérie surinsulaire a simultanément joué trois rôles géopolitiques dans lhistoire japonaise: une frontière plus ou moins floue et mobile; un front pionnier remontant du sud-ouest vers le nord-est; une marge, un espace marginal-marginalisant variable suivant les endroits et les époques.
Que ce soit la grande et la nordique, comme Ezo devenu Hokkaidô, que ce soit larchipel méridional et subtropical des Ryûkyû, que ce soit encore Tsushima ou les centaines dîles qui gravitent autour de larchipel (anciens bagnes, pâturages pour chevaux, refuges pour chrétiens au cours de la féodalité), toutes ces îles ont considérablement agrandi lespace japonais.
Ce fut la périphérie semi-externe du Japon. Le dynamisme de loccupation japonaise de lespace, connue pour son «introversion» (intensification du capital et du travail sur place plutôt quextension dans lespace) est plutôt semi-interne si lon prend en compte la couronne surinsulaire; létroitesse de la plupart des îles éloignées ayant également encouragé la propension à lintensification localisée.
Cest bien lespace surinsulaire qui a permis à la civilisation japonaise de se développer comme un système complet, hétérogène sous les apparences, divers et pluriel, et de se construire comme un véritable monde en soi, qui disposait à la fois de sa terre et de son large. Cest par la surinsularité, linsularité au carré, que se définissent plusieurs traits dune culture marquée par le dualisme, la tiédeur ou lexcès, létroitesse ou la grandeur.
Suivant les époques, tel ou tel aspect lemporte dans le discours japonais. Lidée dun «complexe insulaire» est née à la fin de lère Meiji, à un moment où la périphérie surinsulaire entra dans une période de crise, confrontée à la modernisation (disparition de la marine à voiles) et au contact avec létranger. Cherchant à expliquer par ce qui aurait été un facteur disolement le retard vis-à-vis de lOccident, elle a aussi servi à justifier par la suite un expansionnisme qui a dabord et surtout touché les îles du Pacifique, que ce soit par lémigration ou la conquête militaro-coloniale. La fièvre pour les «mers du Sud», cest-à-dire pour les «îles du Sud», de Taiwan à la Micronésie en passant par les Philippines ou lInsulinde, qui fut alimentée par des géographes, des anthropologues, des économistes et des journalistes, a finalement conduit à la guerre du Pacifique et au désastre de lholocauste atomique en 1945.
Au Japon comme ailleurs, lEtat sest construit avec son territoire, et non linverse: il ny a pas de territoire pré-établi définissant ensuite un Etat-nation, même si la mythologie japonaise des chroniques antiques du Kojiki et du Nihonshoki (VIIIe siècle) annonce dabord la création des îles japonaises avant celle de ses habitants. LEtat ne naît pas du sol mais de la société, autant sédentaire que mobile.
Contrairement à la théorie du shimaguni-ron qui postule un monde japonais pré-défini, clos et enfermé par des frontières naturelles rigides et imperméables, les frontières dans larchipel japonais ont évolué dans lespace et dans le temps. Elles ne sont pas naturelles, car même sur la mer, qui est un espace-enjeu, il y a toujours des problèmes socio-historiques de délimitation et dappropriation. Elles ne sont pas non plus rigides, car elles ont bougé dans le temps. Et elles sont perméables, doù la multitude dapports culturels issus du continent, cest-à-dire venus par les îles, ayant souvent transité sur de longues distances et de port en port. Même pendant les périodes dites de fermeture (comme la plus grande, de 1643 à 1854, sous la dynastie shôgunale des Tokugawa), il existait plusieurs sas dentrée et de sortie, de contacts et déchanges.
La limite contemporaine des 200 miles nautiques, et bien que lEtat japonais sy soit jusquà la dernière limite opposé pour garder son accessibilité halieutique dans les eaux étrangères, a finalement entériné cette évolution géographique et géopolitique: le Japon est un grand pays, dont la mer environnante apporte espaces et ressources essentiels qui compensent les déficits intérieurs et terrestres. La ZEE (zone économique exclusive de 200 miles) agrandit de douze fois le territoire japonais: une surface égale au subcontinent indien.
Mais, résultat de cette consécration comme de lhéritage historique du flou frontalier, il existe encore trois grands litiges frontaliers surinsulaires qui opposent lEtat japonais aux Etats voisins : la Russie avec les Kouriles du Sud (ou «Territoire du Nord»), la Corée avec lîlot de Takeshima/Tok-to et la Chine (RPC et Taiwan) avec les îlots Senkaku/Diaoyutai. Là, les enjeux pétroliers et halieutiques se conjuguent à des enjeux géostratégiques (routes maritimes, avant-postes militaires) sur fond dinstrumentalisations nationalistes et dans un contexte de mutations des relations internationales. La Chine, plus souple, plus pragmatique, semble adopter à cet égard une position relativement nouvelle dans la définition-délimitation post-moderne de lEtat-nation, tandis que le Japon, comme la Corée, véhicule encore une conception habituelle de la rigidité frontalière, contrairement à une partie de sa propre histoire.
Larchitecture du Japon est comme celle dun jeu de go: pièce par pièce, ligne par ligne, route par route, le tout formant finalement un territoire. Les îles ont formé le damier, les hommes ont posé les pierres. Au final, la question reste posée: mais quest-ce quune île? Et combien y en a-t-il au Japon? Lhistoire donne sa version de la géographie, et la géographie sa version de lhistoire.
Références :
- La Japonésie : Géopolitique et géographie historique de la surinsularité au Japon, Philippe Pelletier, préface de Augustin Berque, (CNRS EDITIONS, décembre 1997 (Espaces &Milieux). 386 p. - 220 F
- Philippe Pelletier vient également de publier La Géographie du Japon, Armand Colin (coll. «Prépas»).