Les morts de la route : une analyse des dossiers d’enquête

juin 1998

 
Pour des informations complémentaires,
contacter les chercheurs, en cliquant ici

Page précédente


 

Dans le cadre d’un programme de prévention des accidents de la route financé par la MAIF (1), le Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP, CNRS-ministère de la Justice) a été chargé d’étudier les comportements des conducteurs et des témoins impliqués dans des accidents mortels de la route. A partir d’un corpus de dossiers d’enquête préliminaire (dossiers qu’établissent systématiquement les forces de l’ordre), Claudine Pérez-Diaz (ingénieur de recherche au CESDIP) a analysé ces comportements. Cette étude a mis en évidence des relations entre les accidents de la route mortels et certains problèmes sociaux fondamentaux ; elle a également permis de définir des domaines où la prévention pourrait intervenir, en particulier en incitant à une réflexion collective sur un « devoir d’ingérence » spécifique.

Les accidents ont de multiples causes souvent conjointes. On distingue habituellement des causes primaires liées au véhicule, à l’infrastructure, à la signalisation et à des activités de conduite durant les instants qui ont précédé l’accident et des causes secondaires qui relèvent d’activités humaines antérieures et de comportements plus généraux. Or, actuellement, ces derniers sont considérés comme prépondérants, les principaux facteurs incriminés étant la consommation d’alcool, la pratique de vitesses excessives et des prises de risques inconsidérées.

Les acteurs économiques impliqués dans la sécurité routière consacrent d’importants moyens à l’identification de ces causes et à leur prévention. La collecte de données dans ces domaines s’avère toujours coûteuse alors que, pour chaque accident, un document est établi par les forces de l’ordre en vue de son traitement judiciaire : le dossier d’enquête préliminaire. Cette source exhaustive et sans surcoût pour d’autres utilisateurs permet déjà d’établir des statistiques institutionnelles et alimente quelques recherches, mais sa partie la plus riche et la plus complexe, constituée de témoignages, n’est pas exploitée. Par ailleurs, chaque compagnie d’assurance dispose des dossiers de ses assurés, mais pas de l’ensemble des dossiers : elle ne peut donc ni connaître leur représentativité, ni en tirer d’informations bien établies. Cet effet s’accentue pour les mutuelles qui s’adressent à des clientèles spécifiques. La MAIF s’est donc intéressée à une base constituée de tous les dossiers d’accidents mortels survenus durant un cycle annuel complet, mise à la disposition du Centre européen d’études socio-économiques et accidentologiques des risques (CEESAR) ; elle a financé un programme de prévention articulant diverses recherches. Le Laboratoire d’accidentologie et de biomécanique, commun à Peugeot-Citroën et Renault, a travaillé sur les causes primaires identifiables dans l’ensemble de ces dossiers. Le Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP, CNRS-ministère de la Justice) fut chargé d’étudier les causes secondaires dont ces dossiers rendraient compte.

La recherche entreprise (de 1994 à 1996) poursuit plusieurs objectifs imbriqués : étudier les pratiques des forces de l’ordre en matière d’accidents mortels afin d’en déduire les normes professionnelles et institutionnelles qui président à l’élaboration du document ; identifier les comportements des impliqués et des témoins dans des accidents mortels et induire de leurs auditions les normes individuelles qui les auraient animés, au moment de choisir certaines actions. Seuls ces derniers résultats sont présentés ici. Un échantillon de 50 dossiers, tiré au hasard dans le corpus de tous les dossiers d’accidents mortels d’un cycle annuel (8 400 affaires), a été décrit grâce à une analyse de contenu associée à des analyses thématiques de plus en plus fines des 214 auditions qui le composent. Elles proviennent de 91 témoins directs qui ont vu l’accident se produire et de 123 témoins indirects qui ont partagé la route avec un véhicule impliqué ou qui sont des ayants-droits, des responsables civils ou pénaux, des proches...

Les conducteurs en état alcoolique présumés responsables d’un accident sont presque tous très imbibés et décédés. Les témoins de leur consommation n’ont pas tenté de les dissuader de conduire, faute d’indice d’alarme suffisant à leurs yeux. Ils ont pourtant assisté à l’ingestion de nombreuses boissons, dépassant de très loin les quantités légales limites indiquées lors des campagnes de prévention. En dépit de cette non-ingérence, certains prônent l’intervention comme une expression nécessaire de solidarité. Mais une manifestation physique importante (en général, le fait de ne plus pouvoir se tenir debout...) constitue le seul critère d’alarme qu’ils retiennent et semblent considérer comme légitime. A tel point qu’ils ne songent nullement à prétendre avoir tenté de dissuader ces conducteurs de prendre le volant, lorsque la question leur est posée. Cela indique que les campagnes de prévention en matière d’alcool au volant n’ont pas encore atteint certaines catégories de population et surtout qu’elles n’ont pas réussi à substituer, comme seuil d’alarme, l’appréciation de la quantité consommée à celle de manifestations physiques extrêmes. De plus, les données recueillies montrent qu’il est plus facile à des inconnus qu’à des proches d’intervenir pour dissuader un conducteur fortement alcoolisé de prendre le volant. Des résultats analogues se retrouvent en matière de consommation de médicaments.

Les conduites à risque se caractérisent par une vitesse excessive, des dépassements hasardeux et des trajectoires imprévisibles de véhicules qui ne respectent pas leur couloir directionnel. Elles sont généralement attribuables à des conducteurs en état alcoolique, fut-il léger. Ces conducteurs jouent sur les mots pour décrire leur comportement afin de nier leur responsabilité, tant à leurs yeux qu’à ceux des forces de l’ordre. Aller très très vite, d’après un témoin, devient rouler bon train pour un conducteur ; se suivre très vite et doubler ensemble ne signifie pas faire la course pour un autre ; ou encore d’après un troisième : je ne faisais pas un essai de la voiture, par contre je montrais comment elle roulait... En effet, ces représentations de leur conduite vont au delà de la simple stratégie de l’interrogatoire : même les condamnés pour une infraction routière, y compris commise en état d’ivresse, restent persuadés d’être de bons conducteurs en toutes circonstances. Les comportements à risque n’ont donc pas encore obtenu de définitions consensuelles.

Une catégorie particulière de comportements à risque est la virée. Celle-ci se caractérise par des déplacements motorisés, entrecoupés de haltes qui occasionnent généralement la consommation d’alcool. Les motivations à dominante sociale de certains conducteurs ne les pousseraient pas à rechercher l’alcoolisation en dehors de ces contacts, alors que d’autres poursuivraient la virée ainsi amorcée dans le seul but de trouver de l’alcool. Cette quête caractériserait des individus plus âgés qui atteignent des taux d’alcoolémie importants (au moins 2,5 g/l de sang), ce qui indique une familiarité avec l’alcool, voire un éthylisme chronique. Il resterait à établir si certaines virées motorisées rurales ne constituent pas un artefact de la réglementation sur les débits de boisson : faute de pouvoir consommer à satiété sur place, il faut aller de localité en
Ainsi, le dossier d’enquête d’accident mortel renseigne non seulement sur certaines caractéristiques du contrôle, mais aussi sur des domaines où la prévention pourrait intervenir. L’hétérogénéité des documents sur les comportements généraux des conducteurs fragilise leur représentativité. Pourtant, ces dossiers demeurent intéressants pour repérer des comportements et des situations à problèmes. L’interrogatoire policier comporte aussi des atouts, car il fait émerger des éléments que les témoins n’ont pas envie d’éclaircir, même à leurs propres yeux.

Les dossiers analysés mettent en évidence des relations entre des accidents de la route mortels et des problèmes sociaux fondamentaux, comme la consommation d’alcool et d’autres produits diminuant la vigilance, les conditions de travail ou socio-économiques. Certains accidents font apparaître l’importance d’un horaire de travail lourd et décalé ou bien celle de l’équipement défectueux de véhicules auto-entretenus... Souvent se profile la précarité socio-économique que les recherches épidémiologiques associent à un sur-risque accidentel généralisé : celle-ci devrait être mieux étudiée et les dossiers judiciaires en permettent une approche spécifique...

Que les problèmes relèvent des pathologies - comme pour les grands buveurs ou les consommateurs de médicaments - ou des modes de vie - comme les prises de risques ou les virées des plus jeunes - la prévention devrait s’adresser directement à ces conducteurs. En effet, leurs proches ne semblent pas en situation d’intervenir « à chaud » sur leurs choix. Lorsqu’entrent en conflit les valeurs de liberté individuelle et de solidarité, l’entourage laisse triompher la première à moins de disposer d’un signal d’alarme physique incontestable qui autorise à transgresser le respect de l’autonomie. Si toutefois les acteurs de la prévention avaient l’ambition d’intervenir sur cette hiérarchie de valeurs fondamentales, il faudrait qu’ils incitent à une réflexion collective sur ce « devoir d’ingérence » spécifique... On devrait alors identifier des relais sur lesquels s’appuyer, en leur proposant des argumentations, voire des comportements dissuasifs. Dans cette perspective, Claudine Pérez-Diaz poursuit ses recherches, dans le champ de la circulation routière, sur les politiques publiques, la création et la mise en œuvre des lois, ainsi que sur les représentations.

L’interrogatoire policier comprend une batterie de questions systématiquement posées et d’autres qui sont adaptées à des caractéristiques des témoins et à des situations-types. Dans leur description de l’accident, les agents des forces de l’ordre désignent toujours un présumé responsable (le conducteur A) et d’autres conducteurs diversement impliqués (B, C...). Les piétons, même responsables, sont désignés autrement. Lors de l’enquête, les agents des forces de l’ordre relatent les faits d’un ton distancié et se gardent généralement de tout jugement moral, si le conducteur responsable est décédé. Il en va différemment dans les rares cas où un conducteur ayant bu survit.

La norme française est la suivante : Entre 0,5 g/l et 0,8 g/l de sang, le conducteur est passible d’une contravention. A partir de 0,8 g/l de sang, il s’agit d’un délit.


1 ) MAIF : Mutuelle assurance automobile des instituteurs de France. Ce programme associe le Centre européen d’études socio-économiques et accidentologiques des risques et le Laboratoire d’accidentologie et de bio-mécanique, commun à Peugeot-Citroën et Renault.
Le contrat de recherche entre la MAIF et le CNRS a été passé via l’Association nationale pour la valorisation de la recherche en sciences de l’homme et de la société auprès des entreprises (ANVIE).

 
 

Référence     

 
 

- Claudine Pérez-Diaz, Les morts de la route : le contenu des dossiers d’enquête, in Questions pénales, Bulletin d’information du CESDIP, septembre 1997.