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Dans le cadre dun programme de prévention des
accidents de la route financé par la MAIF (1), le Centre de recherches
sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP, CNRS-ministère
de la Justice) a été chargé détudier les comportements des conducteurs
et des témoins impliqués dans des accidents mortels de la route. A partir
dun corpus de dossiers denquête préliminaire (dossiers quétablissent
systématiquement les forces de lordre), Claudine Pérez-Diaz (ingénieur
de recherche au CESDIP) a analysé ces comportements. Cette étude a mis
en évidence des relations entre les accidents de la route mortels et
certains problèmes sociaux fondamentaux ; elle a également permis de
définir des domaines où la prévention pourrait intervenir, en particulier
en incitant à une réflexion collective sur un « devoir dingérence »
spécifique.
Les accidents ont de multiples causes
souvent conjointes. On distingue habituellement des causes primaires
liées au véhicule, à linfrastructure, à la signalisation et à des activités
de conduite durant les instants qui ont précédé laccident et des causes
secondaires qui relèvent dactivités humaines antérieures et de comportements
plus généraux. Or, actuellement, ces derniers sont considérés comme
prépondérants, les principaux facteurs incriminés étant la consommation
dalcool, la pratique de vitesses excessives et des prises de risques
inconsidérées.
Les acteurs économiques impliqués
dans la sécurité routière consacrent dimportants
moyens à lidentification de ces causes et à leur
prévention. La collecte de données dans ces domaines savère
toujours coûteuse alors que, pour chaque accident, un document
est établi par les forces de lordre en vue de son traitement
judiciaire : le dossier denquête préliminaire. Cette
source exhaustive et sans surcoût pour dautres utilisateurs
permet déjà détablir des statistiques institutionnelles
et alimente quelques recherches, mais sa partie la plus riche et la
plus complexe, constituée de témoignages, nest pas
exploitée. Par ailleurs, chaque compagnie dassurance dispose
des dossiers de ses assurés, mais pas de lensemble des
dossiers : elle ne peut donc ni connaître leur représentativité,
ni en tirer dinformations bien établies. Cet effet saccentue
pour les mutuelles qui sadressent à des clientèles
spécifiques. La MAIF sest donc intéressée
à une base constituée de tous les dossiers daccidents
mortels survenus durant un cycle annuel complet, mise à la disposition
du Centre européen détudes socio-économiques
et accidentologiques des risques (CEESAR) ; elle a financé un
programme de prévention articulant diverses recherches. Le Laboratoire
daccidentologie et de biomécanique, commun à Peugeot-Citroën
et Renault, a travaillé sur les causes primaires identifiables
dans lensemble de ces dossiers. Le Centre de recherches sociologiques
sur le droit et les institutions pénales (CESDIP, CNRS-ministère
de la Justice) fut chargé détudier les causes secondaires
dont ces dossiers rendraient compte.
La recherche entreprise (de 1994 à 1996)
poursuit plusieurs objectifs imbriqués : étudier les pratiques
des forces de lordre en matière daccidents mortels
afin den déduire les normes professionnelles et institutionnelles
qui président à lélaboration du document
; identifier les comportements des impliqués et des témoins
dans des accidents mortels et induire de leurs auditions les normes
individuelles qui les auraient animés, au moment de choisir certaines
actions. Seuls ces derniers résultats sont présentés
ici. Un échantillon de 50 dossiers, tiré au hasard dans
le corpus de tous les dossiers daccidents mortels dun cycle
annuel (8 400 affaires), a été décrit grâce
à une analyse de contenu associée à des analyses
thématiques de plus en plus fines des 214 auditions qui le composent.
Elles proviennent de 91 témoins directs qui ont vu laccident
se produire et de 123 témoins indirects qui ont partagé
la route avec un véhicule impliqué ou qui sont des ayants-droits,
des responsables civils ou pénaux, des proches...
Les conducteurs en état alcoolique présumés
responsables dun accident sont presque tous très imbibés
et décédés. Les témoins de leur consommation
nont pas tenté de les dissuader de conduire, faute dindice
dalarme suffisant à leurs yeux. Ils ont pourtant assisté
à lingestion de nombreuses boissons, dépassant de
très loin les quantités légales limites indiquées
lors des campagnes de prévention. En dépit de cette non-ingérence,
certains prônent lintervention comme une expression nécessaire
de solidarité. Mais une manifestation physique importante (en
général, le fait de ne plus pouvoir se tenir debout...)
constitue le seul critère dalarme quils retiennent
et semblent considérer comme légitime. A tel point quils
ne songent nullement à prétendre avoir tenté de
dissuader ces conducteurs de prendre le volant, lorsque la question
leur est posée. Cela indique que les campagnes de prévention
en matière dalcool au volant nont pas encore atteint
certaines catégories de population et surtout quelles nont
pas réussi à substituer, comme seuil dalarme, lappréciation
de la quantité consommée à celle de manifestations
physiques extrêmes. De plus, les données recueillies montrent
quil est plus facile à des inconnus quà des
proches dintervenir pour dissuader un conducteur fortement alcoolisé
de prendre le volant. Des résultats analogues se retrouvent en
matière de consommation de médicaments.
Les conduites à risque se caractérisent
par une vitesse excessive, des dépassements hasardeux et des
trajectoires imprévisibles de véhicules qui ne respectent
pas leur couloir directionnel. Elles sont généralement
attribuables à des conducteurs en état alcoolique, fut-il
léger. Ces conducteurs jouent sur les mots pour décrire
leur comportement afin de nier leur responsabilité, tant à
leurs yeux quà ceux des forces de lordre. Aller très
très vite, daprès un témoin, devient rouler
bon train pour un conducteur ; se suivre très vite et doubler
ensemble ne signifie pas faire la course pour un autre ; ou encore daprès
un troisième : je ne faisais pas un essai de la voiture, par
contre je montrais comment elle roulait... En effet, ces représentations
de leur conduite vont au delà de la simple stratégie de
linterrogatoire : même les condamnés pour une infraction
routière, y compris commise en état divresse, restent
persuadés dêtre de bons conducteurs en toutes circonstances.
Les comportements à risque nont donc pas encore obtenu
de définitions consensuelles.
Une catégorie particulière de comportements
à risque est la virée. Celle-ci se caractérise
par des déplacements motorisés, entrecoupés de
haltes qui occasionnent généralement la consommation dalcool.
Les motivations à dominante sociale de certains conducteurs ne
les pousseraient pas à rechercher lalcoolisation en dehors
de ces contacts, alors que dautres poursuivraient la virée
ainsi amorcée dans le seul but de trouver de lalcool. Cette
quête caractériserait des individus plus âgés
qui atteignent des taux dalcoolémie importants (au moins
2,5 g/l de sang), ce qui indique une familiarité avec lalcool,
voire un éthylisme chronique. Il resterait à établir
si certaines virées motorisées rurales ne constituent
pas un artefact de la réglementation sur les débits de
boisson : faute de pouvoir consommer à satiété
sur place, il faut aller de localité en
Ainsi, le dossier denquête daccident
mortel renseigne non seulement sur certaines caractéristiques
du contrôle, mais aussi sur des domaines où la prévention
pourrait intervenir. Lhétérogénéité
des documents sur les comportements généraux des conducteurs
fragilise leur représentativité. Pourtant, ces dossiers
demeurent intéressants pour repérer des comportements
et des situations à problèmes. Linterrogatoire policier
comporte aussi des atouts, car il fait émerger des éléments
que les témoins nont pas envie déclaircir,
même à leurs propres yeux.
Les dossiers analysés mettent en évidence
des relations entre des accidents de la route mortels et des problèmes
sociaux fondamentaux, comme la consommation dalcool et dautres
produits diminuant la vigilance, les conditions de travail ou socio-économiques.
Certains accidents font apparaître limportance dun
horaire de travail lourd et décalé ou bien celle de léquipement
défectueux de véhicules auto-entretenus... Souvent se
profile la précarité socio-économique que les recherches
épidémiologiques associent à un sur-risque accidentel
généralisé : celle-ci devrait être mieux
étudiée et les dossiers judiciaires en permettent une
approche spécifique...
Que les problèmes relèvent des pathologies
- comme pour les grands buveurs ou les consommateurs de médicaments
- ou des modes de vie - comme les prises de risques ou les virées
des plus jeunes - la prévention devrait sadresser directement
à ces conducteurs. En effet, leurs proches ne semblent pas en
situation dintervenir « à chaud » sur leurs
choix. Lorsquentrent en conflit les valeurs de liberté
individuelle et de solidarité, lentourage laisse triompher
la première à moins de disposer dun signal dalarme
physique incontestable qui autorise à transgresser le respect
de lautonomie. Si toutefois les acteurs de la prévention
avaient lambition dintervenir sur cette hiérarchie
de valeurs fondamentales, il faudrait quils incitent à
une réflexion collective sur ce « devoir dingérence
» spécifique... On devrait alors identifier des relais
sur lesquels sappuyer, en leur proposant des argumentations, voire
des comportements dissuasifs. Dans cette perspective, Claudine Pérez-Diaz
poursuit ses recherches, dans le champ de la circulation routière,
sur les politiques publiques, la création et la mise en uvre
des lois, ainsi que sur les représentations.
Linterrogatoire policier comprend une
batterie de questions systématiquement posées et dautres
qui sont adaptées à des caractéristiques des témoins
et à des situations-types. Dans leur description de laccident,
les agents des forces de lordre désignent toujours un présumé
responsable (le conducteur A) et dautres conducteurs diversement
impliqués (B, C...). Les piétons, même responsables,
sont désignés autrement. Lors de lenquête,
les agents des forces de lordre relatent les faits dun ton
distancié et se gardent généralement de tout jugement
moral, si le conducteur responsable est décédé.
Il en va différemment dans les rares cas où un conducteur
ayant bu survit.
La norme française est la suivante :
Entre 0,5 g/l et 0,8 g/l de sang, le conducteur est passible dune
contravention. A partir de 0,8 g/l de sang, il sagit dun
délit.
1 ) MAIF : Mutuelle assurance automobile des instituteurs
de France. Ce programme associe le Centre européen détudes
socio-économiques et accidentologiques des risques et le Laboratoire
daccidentologie et de bio-mécanique, commun à Peugeot-Citroën
et Renault.
Le contrat de recherche entre la MAIF et le CNRS a été
passé via lAssociation nationale pour la valorisation de
la recherche en sciences de lhomme et de la société
auprès des entreprises (ANVIE).
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