Le client est-il toujours roi ?
Théorie des jeux et économie quantitative
 
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Sur de nombreux marchés, les acheteurs ne connaîtront la qualité du bien qu'ils acquièrent qu'après l'avoir utilisé. Des vendeurs peuvent dès lors être incités à écouler des biens de qualité basse au prix auquel sont vendus ceux de qualités élevées. Évidemment, les acheteurs sont perdants puisqu'ils payent trop cher des biens de qualité basse. Mais la collectivité est aussi perdante : des ressources mal allouées sont gaspillées.


  Cet exemple met en valeur les difficultés qui surviennent lorsque des individus interagissent de manière décentralisée pour la répartition d'un surplus qu'ils génèrent en commun. Les actions n'étant pas contrôlables, même pas observables, les comportements que motive la seule recherche de l'intérêt individuel se payent d'une inefficacité collective. Personne n'est incité à prendre en considération la manière dont ses choix affectent la part du surplus collectif attribuée aux autres. En utilisant un langage venu de la pratique des assurances, on parle de "situations d'aléa moral". La "tragédie des communs" en matière d'accès à des ressources collectives, le "passager clandestin" en matière de financement d'un bien public, le célèbre "dilemme des prisonniers" en sont d'autres exemples.

  Ce sont là des situations de "jeux non coopératifs", dont la "forme normale" est le modèle mathématique le plus simple. Les participants sont des "joueurs" dont on postule qu'ils mettent en œuvre en toute indépendance des "plans d'actions" ou "stratégies". Les "paiements" sont donnés ici par la part du surplus auquel chacun peut s'attendre dans chaque issue stratégique. Tout plan qui prescrit le comportement des joueurs - ou qui constitue une prédiction quant à l'issue susceptible de se réaliser - dans la mesure où il est compris par les joueurs et ne leur impute aucune irrationalité, doit identifier un "équilibre de Nash"1. Il est de l'intérêt de chacun de respecter le plan dès lors que tous les autres le respectent. D'autres plans d'actions peuvent permettre le partage d'un surplus collectif plus important. Mais cela suppose une coordination incompatible avec le contexte de la "décentralisation des choix".

  La théorie des jeux suggère une direction pour étudier les corrections susceptibles d'être apportées : elle consiste à construire une "transformation coopérative" de la situation d'origine, créant un nouveau jeu dont on a la garantie qu'une issue collectivement efficace est réalisable de manière décentralisée comme équilibre de Nash. Des chercheurs du Groupement de recherche en économie quantitative d'Aix-Marseille2 (GREQAM) dans le cadre d'une collaboration avec le Center for Operations Research and Econometrics à Louvain-la-Neuve3 ont étudié, pour les problèmes d'aléa moral, diverses transformations ou arrangements contractuels. Ils proposent, en même temps qu'un tour d'horizon de la littérature, un résultat général dérivé de l'observation, que l'analyse de l'introduction d'une telle transformation se ramène à la résolution d'un système d'inégalités linéaires4.

  D'autres questions d'incitations peuvent être abordées avec les mêmes méthodes, comme c'est le cas lorsque les individus disposent "d'informations privées" nécessaires à la définition même des actions à mettre en œuvre. On parle alors de problèmes de "sélection contraire".

Références :

  • D'Aspremont C., J. Crémer, L.-A. Gérard-Varet (1999) " A Primal Approach to Bayesian Mechanism Design ", Mimeo, CORE-IDEI-GREMAQ-GREQAM5.
  • D'Aspremont C., L.-A. Gérard-Varet (1998) "Linear Methods to Enforce Partnerships under Uncertainty : an Overview", Games and Economic Behavior, Vol. 25, pp. 311-336.
  • D'Aspremont C., L.-A. Gérard-Varet (1979) "Incentives and Incomplete Information", Journal of Public Economics, Vol. 11, pp. 25-45.

1 La dénomination vient de J.-F. Nash,, mathématicien américain qui, à la suite de J. Von Neumann et O. Morgensterm, a étudié les fondements de la théorie des jeux non coopératifs. Il partage avec deux autres théoriciens des jeux, J.-C. Harsanyi et R. Selten, le prix d'économie 1994.

2 CNRS - EHESS - Universités Aix-Marseille 2 et 3.

3 Université catholique de Louvain, Louvain-la-Neuve, Belgique.

4 Du moins pour le cas d'ensembles finis d'actions et lorsque les résultats sont donnés par une fonction stochastique des actions miss en oeuvre en privé par les joueurs.

5 Cette ligne de recherche fait l'objet de collaboration avec des chercheurs de l'Institut d'économie industrielle, université Toulouse.