Nouveaux rites de passage dans les sociétés modernes avancées


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Traditionnellement, les religions offrent un soutien lors des étapes de passage qui scandent le cycle de la vie : naissance, adolescence, mariage, mort. Elles proposent, en effet, à la fois une structure de séparation et une représentation de la temporalité humaine et de l'au-delà, apaisante pour celui qui y adhère. L'homme moderne, quant à lui, est supposé trouver en lui-même les ressources pour franchir les épreuves de sa vie ; en cas de crise, le profane désorienté n'a d'autre recours que de se tourner vers un expert-psychothérapeute. Ceux qui refusent le cadre traditionnel de la religion ou l'accompagnement du "psy" restent seuls avec le réel. Mais, refusant l'alternative "religion, psychothérapie, ou rien", certains aujourd'hui innovent et mettent en œuvre de "nouveaux" rites de passage. C'est à ces rites qu'est consacré le livre que publie Michèle Fellous, chercheur au CNRS : À la recherche de nouveaux rites*.

Comment, dans nos sociétés industrialisées, passons-nous les étapes successives de notre destinée ? Comment se fait le passage des générations ? Comment nous séparons-nous de nos morts ? Les travaux présentés ici montrent l'émergence de nouveaux rites de passage, alternatives aux recours aux rites religieux traditionnels ou aux aides apportées par les experts-psychologues. Cette émergence est étudiée plus particulièrement à travers cinq de ces nouveaux rites :

  • Des rites d'accompagnement élaborés en milieu hospitalier, avec l'équipe médicale, pour des parents d'enfants morts in utero (l'enfant mort-né est alors habillé, présenté, nommé, acquérant ainsi une réalité. Une cérémonie d'adieu avant son enterrement est proposée à laquelle sont conviés également ceux qui le souhaitent) ;

  • Des rites de deuil pour des malades morts du sida, redonnant à chacun sa part d'humanité et ressoudant la communauté où ils s'insèrent (des panneaux sous forme de patchworks, symbolisant la personne décédée, sont confectionnés par les proches ou amis. Ceux-ci sont régulièrement déployés dans des lieux publics lors d'une cérémonie au cours de laquelle sont égrenés, dans un silence impressionnant, les noms de chaque disparu).

    Ces deux premiers rites sont apparus dans des contextes où il n'y avait rien auparavant et renvoient à des événements inédits dans notre société : avancée de la médecine fœtale et évolution de la perception du fœtus dans un cas, violence d'une épidémie qui décime des couches entières de la population dans l'autre. Les trois rites suivants sont nés sur des terrains déjà balisés, les rites préexistants étant récusés, comme vides de sens et inaptes à combler un éminent besoin de rite.

  • Des rites de naissance et d'adolescence observés aux États-Unis, élaborés par des "professionnels du rite" à la demande de parents soucieux de donner un cadre et un sens au remaniement de relation qui s'opère à ce moment (des parents sont réunis pour accueillir, nommer publiquement, faire un don symbolique, à leur enfant nouvellement né. Cette cérémonie confère en retour aux géniteurs une reconnaissance sociale de leur nouveau statut de parents) ;

  • Un rite juif laïque d'accession à la maturité, construit par des parents critiques vis-à-vis d'une définition univoque de l'identité juive (les jeunes seront invités pendant une année à faire une recherche sur l'histoire et la généalogie familiales, à étudier sur un mode ethnographique et philosophique un passage des récits bibliques, à faire une enquête dans une institution ou sur un sujet lié à la communauté juive) ;

  • Un rite de mort visant à concilier, dans un contexte chrétien, le religieux et les valeurs personnelles des demandeurs (le prêtre élabore, en collaboration avec la famille et les proches endeuillés, une cérémonie à l'image de la personne disparue).

    Dans chacun de ces cas, le désir d'élaborer des nouveaux rites s'est imposé. Pourquoi ? À quelle nécessité cette démarche renvoie-t-elle ? Chacun a pris cette décision individuellement, sans qu'elle soit imposée de l'extérieur par un groupe d'appartenance ; aucune sanction n'est prise à l'encontre de celui qui ne s'y prête pas. C'est une contrainte interne, ressentie comme un impératif. Les individus qui font ce choix ne sont ni marginaux ni en quête d'un gourou ; ce sont pour la plupart des personnes issues de classes moyennes, en mutation sociale, convaincues de la crise culturelle et sociale du monde contemporain dont ils souhaitent retrouver les valeurs.

    Théâtralité, mise en scène, déroulement du rituel, fonction du groupe..., l'analyse d'un rite se fait à partir de sa forme, de ses références et de l'appréhension qu'en ont les sujets impliqués. Les éléments repérés dans la plupart des rites - un lieu consacré, un temps répété, une assemblée, un célébrant, un cérémonial, une symbolique commune - se retrouvent dans les nouveaux rites évoqués, avec cependant des codes beaucoup plus souples1 : les lieux où se déroulent les rites sont mobiles, leur cérémonial est souvent éphémère, le cadre est plus ou moins défini, laissant place à l'imprévu. Les manifestations autour du sida, dont on a dit qu'elles étaient des anti-monuments aux morts, sont à ce titre exemplaires ; destinés à être vus sur la voie publique, ces rites de deuil n'existent que le temps de leur expression, afin précisément de ne pas figer, en la reléguant dans un lieu institué, la mémoire des jeunes défunts.

    Ces nouveaux rites vont-ils se pérenniser ? Leur durée et leur extension dépendent en partie de leur reprise par une collectivité qui s'y reconnaîtrait pour ensuite s'y référer. Contrairement aux thèses fondamentalistes qui défendent l'origine première d'un rite qui existerait depuis toujours sans avoir jamais été créé et serait seulement réactualisé, ces manifestations s'ancrent dès le départ dans un temps historique et sont le produit d'une construction faite d'authenticités, de débats, de choix entre plusieurs sens. Un sens s'imposera à travers des valeurs éthiques fortes pour les uns ou se cherchera à travers une symbolique cosmologique (comme le montre le courant néo-païen aux États-Unis).

    On dénonce régulièrement l'individualisme exacerbé, l'appauvrissement du moi, la fragilité du lien de solidarité et la perte d'idéal communautaire dans les sociétés modernes avancées. La créativité rituelle semble être une des voies, dans des sociétés en permanente mutation, par lesquelles des individus tentent de se réapproprier leur vie, de penser simultanément soi, autrui et le monde commun. Ces rites, qu'ils soient liés à la naissance, à l'adolescence ou à la mort, confirment la quête d'enracinement dans une chaîne intergénérationnelle. Cependant les célébrations recherchées donnent une assise institutionnelle à cet enracinement qui autrement ne serait qu'une fiction personnelle que rien dans la vie familiale ou sociale ne viendrait valider. Lors du rite, la nomination, la reconnaissance des uns et des autres, occasionnent une remise en place publique des positions des vivants et des morts. Mais le tri fait dans les relations de filiation, les choix personnels des récits d'origine, leur réinterprétation ou la décision même de ce qui sera tenu pour originaire, concilient affiliation obligatoire et affiliation choisie, sauve-gardant ainsi la liberté des individus dans la nécessaire insertion généalogique. D'une façon plus large, l'analyse des rites révèle le nouage qui s'y opère des dimensions individuelles et collectives. Le rite marque une volonté d'inscription, par-delà la subjectivité singulière et la sphère familiale, dans un tissu social plus vaste. Il traduit un souhait d'inscription, choisie et non imposée, dans une communauté plus large.

    De la naissance à la mort, notre vie coule de passage en passage. Étapes difficiles souvent, parce qu'ambiguës, contradictoires. Moments de crise, remise en question de soi, de ses valeurs, de ce qui fait une vie au quotidien. Ces recherches tâtonnantes de rites ouvrent un espace de transition, lieu de déliaison et de liaison, pour que les séparations ne soient pas des ruptures ; espace de sens aussi. "Les rites meurent, écrit Françoise Héritier-Augé2, lorsque le savoir partagé, les croyances cessent d'exister et avec eux le sens et l'enjeu. D'autres peuvent surgir, renvoyant alors à une autre symbolique".

    * Référence :
    Michèle Fellous, À la recherche de nouveaux rites : rites de passage et modernité avancée, éditions L'Harmattan, février 2001 (Collection "Logiques sociales") 246 pages, 130 F.

    Anthropologue et psychologue, Michèle Fellous est chargée de recherche au CNRS, membre du Centre de recherches Sens Ethique et Société (CERSES) du CNRS.
    Elle est également co-auteur d'une série de trois documentaires sur les rites de passage de la naissance, l'adolescence et la mort (diffusés sur ARTE et Antenne 2 en 1994 et 1997).

    1 Cette souplesse dans la construction du rite se retrouve dans l'élaboration du contenu des cérémonies, véritable compromis entre les diverses propositions des participants (par exemple, dans le choix des textes servant de support à la symbolique rituelle).

    2 De la mort et de la naissance des rites, in : "Destin des rituels", Revue du Collège de Psychanalystes, hivers 1991-1992.

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