Qu'est ce qui fait courir les acteurs de la solidarité


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Dans Dynamique de l'engagement et élargissement des solidarités, rapport de recherches coordonné par Nonna Mayer, directrice de recherche du CNRS en science politique, membre du Centre d'études de la vie politique française (Cévipof), cinq chercheurs se sont penchés sur le rôle des associations dans la recomposition des systèmes de solidarité, via l'engagement personnel et le lien social et politique qu'il génère (voir encadré). Parmi eux, Sophie Duchesne1, chargée de recherche en science politique dans le même laboratoire, a particulièrement analysé les contours de l'altruisme en enquêtant auprès des militants d'Amnesty international et des bénévoles des Restos du cœur.

Des associations caritatives comme les Restaurants du cœur à celles de défense des droits de l'Homme tel Amnesty international, des associations de soutien aux immigrés, comme Voix d'elles rebelles ou Style alpaga, à celles luttant contre le sida comme Aides ou Act-up…, le secteur de la solidarité forme une véritable nébuleuse. À sa diversité répond celle, extrême, des parcours, profils, pratiques et motivations des acteurs. Si tous apportent leur soutien à d'autres, victimes de la pauvreté ou de persécutions, jeunes en difficulté ou malades, leurs raisons d'agir ne se bornent pas, en effet, au désir d'aider les autres. S'y mêlent des motifs identitaires, utilitaires ou politiques. Un phénomène qui dépasse le clivage entre structures de self-help (l'aide y est tournée vers soi ou ses proches) et altruistes (l'aide y est portée à des inconnus).

Dynamique de l'engagement et élargissement des solidarités
Le rapport a été établi, en novembre 2000, dans le cadre de l'appel d'offre de recherches MIRE*-Fondation de France-Crédit coopératif : Produire les solidarités, à partir d'enquêtes et/ou d'entretiens conduits auprès d'acteurs d'une dizaine d'associations.
La première partie : Entre self-help et solidarité élargie. Le cas des associations locales de solidarité d'immigrés a été rédigée par Camille Hamidi, allocataire de recherche en science politique au Cévipof.
La deuxième, écrite par Sophie Duchesne, s'intitule Don et recherche de soi, L'altruisme en question à Amnesty International (section française) et aux Restaurants du cœur.
La troisième : Les associations de lutte contre le sida. Approches des logiques de l'engagement à Aides et à Act Up, est l'œuvre d'Olivier Fillieule, chargé de recherche en science politique au Centre de recherches en sciences sociales (Crésal), et de Christophe Broqua, doctorant au Laboratoire d'anthropologie sociale.


À l'étude, le fonctionnement des associations, bien que rassemblant des individus sur la base de relations volontaires et égalitaires, ne se révèle pas non plus toujours solidaire. Professionnalisation et "routinisation" génèrent ainsi diverses tensions, pouvant mener au désengagement des volontaires. Enfin, le discours sur le rôle des associations qui, permettant un premier pas dans l'espace public, favoriseraient le passage au politique, est aussi à réviser. Certaines structures, comme les Restos ou Aides, évacuent, en effet, le politique alors que d'autres, dont Amnesty ou Act up, vont jusqu'à le revendiquer. Se dégagent alors deux approches de l'action associative, et cela se répercute sur les acteurs.

La comparaison entre les deux associations que sont Amnesty international et les Restos du cœur est sur ces sujets riche d'enseignements. Toutes deux à vocation altruiste, puisque les 20 000 membres français de la première (qui revendique plus d'un million de militants et de donateurs réguliers dans le monde) n'interviennent pas dans leur pays et que les 36 000 bénévoles de la seconde se voient conseiller de limiter les relations qu'ils entretiennent avec les bénéficiaires à l'espace de l'association, sont néanmoins très différentes sur de nombreux plans, au-delà de leur cause et de leur lieu d'intervention. Tout d'abord, les militants d'Amnesty forment un groupe très homogène d'actifs diplômés, essentiellement cadres ou enseignants et orientés à gauche, alors que les bénévoles des Restos constituent une population hétéroclite d'inactifs (étudiants, femmes au foyer, retraités, chômeurs aussi)2.

Les pratiques creusent le fossé : homogénéité d'un côté, hétérogénéité de l'autre. Amnesty comprend deux sortes de membres, des membres individuels ou de groupe, tous adhérents. Les premiers s'informent via la Chronique d'Amnesty et rédigent des lettres en faveur de victimes. Les seconds se réunissent, récoltent des fonds, recueillent des informations et aident directement des prisonniers. Les activités requièrent toutes un certain niveau de compétence (maîtrise de l'écrit, sens de l'initiative…) et rares sont les rôles d'exécutants. Aussi étonnant que cela puisse paraître, l'enquête ne laisse percevoir aucune différence entre les militants individuels et ceux des groupes. À noter, en outre, qu'à Amnesty, aucun processus ne conduit les mieux armés à occuper des postes de responsabilité. Recrutement sélectif et nature des actions obligent.

Aux Restos, au contraire, selon qu'ils interviennent dans la distribution, les repas chauds ou les Relais, pour l'aide à la réinsertion, les bénévoles n'accomplissent pas les mêmes tâches. Aux Relais, ils sont ainsi recrutés parmi des catégories plus privilégiées. À l'inverse d'Amnesty, le profil des responsables des Restos diffère de celui des bénévoles de base. Un résultat à rapporter à leurs modes de recrutement. À Amnesty, en effet, les responsabilités en question sont électives ; aux Restos, d'ordre fonctionnel. Non-adhérents, les bénévoles n'ont pas statutairement à intervenir dans les choix de l'association, ce qui ne leur permet pas de développer une culture démocratique, une capacité d'action ou l'envie d'influer sur les événements. Cohérentes avec l'origine de militants ou bénévoles, les pratiques des deux organismes se traduisent donc par un rapport à l'association plus ou moins politisé.

Les motivations des personnes ne sont pas, elles non plus, du même ordre. À Amnesty, c'est la cause qui prime, puis les méthodes ; aux Restos, la disponibilité et le besoin d'être utile. Dans le premier cas, on assiste à un militantisme classique, un engagement de nature politique quoique non partisan, associable à d'autres formes de participation. Dans le second, il s'agit plutôt d'une activité dévoreuse de temps, en concurrence avec d'autres occupations. Néanmoins, ces personnes se rejoignent dans l'analyse de ce que leur apporte leur engagement : gain relationnel et sentiment d'utilité. Sur fond d'utilitarisme dominant, la question de ce que chacun retire de son engagement n'est pas à négliger. Ainsi, les militants d'Amnesty disposent d'informations, peuvent assumer des responsabilités, contracter des amitiés, s'ouvrir sur le monde. Aux Restos, la réponse est moins monolithique : certains seront nourris, d'autres rassurés de n'être pas oisifs, ou verront leur savoir-faire reconnu… Ces profits ne suffisent cependant pas à expliquer pourquoi ces acteurs supportent, et d'autres non, routine et faiblesse des résultats à Amnesty, et répétitivité et décalage entre les bénéficiaires imaginés, attendus, et ceux reçus aux Restos. Le sens donné à la solidarité recèlerait-il la réponse ?

Pour beaucoup, la solidarité est le fait de mettre une partie de ses moyens au profit de ceux qui en sont dépourvus. Une vision qui entretient la distinction entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent, et va de pair avec une attitude peu réformiste à l'égard des structures sociales. L'organisation des Restos, qui alimente les différences parmi les bénévoles, favorise cette approche particulariste de la solidarité. S'y oppose une autre conception, axée sur la notion de partage, qui s'appuie sur une vision universaliste de la nature humaine et doit se satisfaire de l'impuissance individuelle face à la nécessaire transformation du système. À Amnesty, tout repose ainsi sur la confiance du militant dans le collectif : si ce dernier a peu de chances d'apprendre la libération du prisonnier défendu, il permet le maintien à l'international de l'organisme, qui pousse certains dirigeants à modérer leurs atteintes aux droits de l'Homme. Particu-lariste ou universaliste, ces deux visions de la solidarité sont ainsi le fruit des dispositions préalables de l'acteur comme du travail de l'organisation..

1 Sophie Duchesne est chargée de recherches au CNRS. Affectée au Centre d'études de la vie politique française (CNRS-Fondation nationale des sciences politiques), elle travaille sur les questions de citoyenneté, d'identité politique et d'engagement civique et politique. Elle a notamment publié Citoyenneté à la française, Paris, Presses de Sciences Po, 1997.

2 Outre la question de l'activité et de l'homogénéité, les militants d'Amnesty et les bénévoles des Restos parisiens, ou en tous cas ceux qui ont répondu à l'enquête, se distinguent en bien des aspects. Les militants d'Amnesty sont beaucoup plus diplômés, et leur durée de vie dans l'association est extrêmement longue comparée aux autres (plus de 11 ans en moyenne corrigée contre un peu moins de 5 ans aux Restos). Les bénévoles Restos, par contre, sont plus souvent des femmes, nettement plus âgés en moyenne, et consacrent à leur engagement beaucoup plus de temps (la moitié des répondants déclarent y passer plus de 10 heures, moins d'une heure pour la même proportion de militants d'Amnesty).

* MIRE : Mission Recherche (Ministère de l'Emploi et de la Solidarité).