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L'informatisation
du mode de vie serait-elle un processus inéluctable dicté
par l'évolution scientifique ? C'est la pensée-ingénieur
du progrès qui choisit et impose une société d'automates
et de réseaux. Du moins est-ce la conclusion d'un programme de
recherches "Aéronautique et société" mené
par l'Institut de recherche interdisciplinaire en socio-économie1
(IRIS), qui s'est penché sur le cas de l'aviation pour comprendre
pourquoi et comment la société de l'information se met en
place. Ce choix s'attaque à la nature même de l'homme et
à son enracinement dans une tradition vivante. Une autre pratique
est possible : quand le futur utilisateur participe efficacement à
une co-invention de certaines innovations techniques, il en assure l'efficacité
et la sécurité.
La
technicisation des sociétés modernes est généralement
considérée comme un prolongement inéluctable de l'avancée
des sciences. Il ne resterait aux sciences humaines qu'à décrire
l'appropriation sociale de chaque innovation technique, qu'à montrer
les conflits de pouvoir et d'intérêt sous-jacents. Après
plus de dix années de recherche, anthropologues et sociologues
contestent cette thèse déterministe.
D.R.
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En
aéronautique, les bureaux d'étude ont eu une liberté
de choix. Ils ont envisagé l'automatisation de la conduite des
avions et leur mise en réseaux. Mais, à plusieurs reprises,
les pilotes ont refusé de devenir de simples opérateurs
d'outils techniques définis par d'autres. Ils ont fait reconnaître
leur propre expertise du vol réel. Ils ont participé à
une co-invention négociée des futurs avions. Dans ces périodes,
les ingénieurs d'étude se mettent à l'écoute
des futurs utilisateurs de leur "progrès". Les pilotes
d'essai servent d'accoucheurs de la modernité, assurent le passage
entre les cultures des ingénieurs et des pilotes de ligne, entre
les certi tudes de la science physique et les imprévus du monde
concret.
Mais les concepteurs se replient ensuite sur leur science du vol, s'éloignent
des réalités quotidiennes du travail en ligne et remplacent
l'épreuve des vols d'essai par la simulation. Ils tendent alors
à mettre des "actants machiniques" à la place
de l'homme : pilotage par des automates pré-programmés par
les bureaux d'étude, gestion du trafic par des réseaux de
communication entre ordinateurs au sol et à bord.
L'histoire de la conception industrielle est ainsi faite d'alternances.
Mais le paradigme du tout-automate tend à se renforcer. Pour l'expliquer,
le travail de recherche a analysé des processus d'innovation :
cheminement des projets, coopérations ou conflits entre acteurs
collectifs, raisonnement qui sous-tend l'architecture des machines et
les modes d'emploi destinés aux pilotes. L'observation ethnographique
in situ de la vie quotidienne des ingénieurs (en bureau
d'étude), des pilotes d'essai et des pilotes de ligne (en cockpit,
durant les vols réels) s'est accompagnée d'entretiens individuels.
L'équipe a élaboré une méthode d'interprétation
(herméneutique du discours) qui emprunte à la fois à
la sémiologie, à la psychologie et à l'anthropologie.
Apparaît alors la culture qui nourrit le paradigme d'action des
concepteurs. Une compréhension hyper-cartésienne du vol
et du danger est renforcée par un vécu quotidien fait d'un
espace et d'un temps abstraits, d'équations et de simulations,
d'avions sur papier. Le projet des ingénieurs vise avec constance
la conquête de quelque nouvelle frontière de l'humanité
: abolir les limites imposées à l'être humain, éliminer
l'accident, purifier l'homme-utilisateur de ses imperfections. Légitimé
par une histoire mythique et sacrificielle, doté de rituels et
de traditions, cet acteur collectif s'institue en quasi-communauté,
au sens anthropologique du terme. Ses valeurs presque sacrées posent
cette quasi-communauté en missionnaire du progrès et la
chargent de contruire une humanité plus parfaite grâce à
la formalisation logico-mathématique.
Cette
"vision du monde" ne coïncide pas avec les représentations
des pilotes. Pourtant, elle est matérialisée dans la programmation
des systèmes, elle guide l'action de l'automate. Deux risques apparaissent,
qui peuvent plus largement concerner l'ensemble de la société
ainsi modelée par cette pensée-ingénieur.
Les dispositifs techniques cessent d'être un objet de confiance
qui circule entre les hommes, tel le don, voire la magie. Or, s'agissant
de systèmes très complexes, cette dimension symbolique serait
indispensable à l'efficacité de la technique. L'incommunicabilité
des cultures peut conduire à l'accident. Les citoyens risquent
d'être dépossédés de ce qui fait la valeur
de leur vie : la définition pluridimensionnelle de l'homme, avec
son corps et son désir, son intériorité et son lien
à une tradition vivante.
Référence
:
Un anthropologue
chez les automates. De l'avion informatisé à la section
numérisée. Victor Scardigli. P.U.F., Février
2001, 245 p. - 149 F.
Comment naissent
les avions. Ethnographie des pilotes d'essai. Victor Scardigli, Marina
Maestrutti et Jean-François Poltorak. L'Harmattan, décembre
2000, 367 P. - 140 F
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"Aéronautique
et société"
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 Les
recherches "Aéronautique et société" se sont inscrites dans une
succession de programmes : "Socioanthropologie des technologies
nouvelles", "Pilote, contrôleur et automate", "Intégration de
la dimension socioculturelle dans la conception et la conduite
des avions fortement automatisés". Ces travaux ont été soutenus
par le CNRS (initialement le Programme interdisciplinaire de recherches
sur les technologies et le travail, l'emploi, les modes de vie,
PIRTTEM), le Ministère de la Recherche et de la technologie et
la Direction générale de l'aviation civile (DGAC).
 Les
équipes impliquées sont :
l'Institut
de recherche interdisciplinaire en socio-économie (IRIS, CNRS-Université
Paris 9) qui a pris le relais de l'équipe "Mode de vie, communication,
développement" (MCD, CNRS-IRESCO) ;
le
Centre d'étude des techniques, des connaissances et des pratiques
(CETCOPRA) de l'Université Paris 1.
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1
CNRS - Université Paris 9
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