 |
Dans
La protection sociale en Europe. Le temps des réformes*,
dix-sept spécialistes européens se sont penchés,
dans une approche comparative, sur les divers régimes de protection
sociale d'Europe occidentale et leurs évolutions. Confrontés
à des enjeux communs découlant des mutations de nos sociétés,
ceux-ci ont adopté des stratégies différentes qu'analysent
les auteurs sous la direction de Christine Daniel, inspectrice à
l'inspection générale des affaires sociales (ministère
de l'Emploi et de la solidarité), et de Bruno Palier1,
chargé de recherche au CNRS. Dans son article, Les différents
modèles de protection sociale et leur impact sur les réformes
nationales, ce dernier étudie particulièrement les logiques
des systèmes et leurs permanences, et souligne combien leur modèle
est difficilement transférable.
L'idée d'un "modèle social européen" unique
a assurément fait long feu. Loin d'être uniformes, les régimes
de protection sociale affichent en Europe une grande diversité,
que l'essor, depuis les années 1980, des études comparatives
met en relief. Appréhender avec rigueur les logiques des autres
régimes de protection sociale devient alors indispensable. Cela
permettra en outre de renouveler notre regard sur notre système,
comme sur les enjeux des réformes à venir.
De
la comparaison des systèmes européens ressort l'importance
des réformes et transformations qui y ont été opérées
dans la dernière décennie, à la suite de difficultés
d'ordre économique ou financier, de la persistance d'un chômage
élevé mais aussi de la mutation des risques et besoins sociaux
(vieillissement de la population, évolution de la famille, etc.).
Il en ressort également quelques enjeux majeurs : l'importance
du lien entre protection sociale et emploi ; la nécessité
de placer femmes et enfants au cur des nouvelles stratégies
de protection sociale ; enfin, l'indispensable négociation des
réformes pour une mise en uvre efficace.
Autour d'un principe commun : la "démarchandisation"
du travail, qui vise à ne pas laisser seul l'individu face au marché
lorsqu'il est en difficulté, se sont construites en Occident trois
conceptions de la protection sociale : une libérale, une sociale-démocrate
et une conservatrice-corporatiste. La première privilégie
le marché plutôt que l'État dans les mécanismes
d'allocation des ressources. Celui-ci ne doit intervenir qu'en ultime
ressort et sans dissuader les bénéficiaires de travailler.
Dans ces systèmes, les personnes restent très dépendantes
des marchés, et un fort clivage existe entre les plus démunis
et les plus privilégiés. À l'opposé, la conception
sociale-démocrate, universaliste, considère les droits sociaux
comme ceux des citoyens, et garantit à ces derniers une réelle
indépendance par rapport au marché. Les prestations y sont
délivrées, par le secteur public, sous forme de services
gratuits ou de versements en espèces forfaitaires de haut niveau.
L'État-providence assure l'égalité et l'homogénéité
des groupes sociaux. Le régime conservateur-corporatiste, lui,
s'organise à partir des catégories professionnelles et tend
plus à conserver les statuts qu'à réduire les inégalités.
L'indépendance des assurés sociaux par rapport au marché
est garantie par la relative générosité des prestations
offertes au salarié. Néanmoins, dépendants du salaire
familial et des droits sociaux y afférant, les individus le sont
aussi du marché de l'emploi.
Au-delà
de ces modèles types, les recherches comparatives permettent de
distinguer quatre familles institutionnelles en Europe occidentale. Ainsi,
les pays nordiques, dans une logique universelle, fournissent dès
l'apparition d'un besoin social des prestations généralement
forfaitaires et élevées, financées par des recettes
fiscales. Publics - excepté l'assurance-chômage -, les systèmes
sont placés sous l'autorité des pouvoirs centraux ou locaux.
Au Royaume-Uni, seul le service national de santé, dont l'accès
est gratuit, est universel. Les prestations publiques en espèces
sont forfaitaires mais leur faible montant explique l'importance des assurances
privées et des régimes de protection d'entreprise. Les personnes
n'ayant pas assez cotisé à l'assurance nationale, largement
financée par l'impôt, perçoivent des prestations sous
conditions de ressources. Dans les pays du centre du continent, l'ouverture
des droits dépend souvent du versement de cotisations. Le niveau
des prestations est généralement lié au niveau du
salaire de l'assuré. Les assurances sociales y sont obligatoires
et le financement des systèmes provient surtout des cotisations
versées par les employeurs et les salariés. Les régimes
sont organisés au sein de structures plus ou moins autonomes par
rapport à l'État. Un filet de sécurité, alimenté
par des recettes fiscales, est prévu pour ceux qui ne bénéficient
pas, ou plus, des assurances sociales. Enfin, les pays d'Europe du Sud,
proches des précédents, s'en distinguent globalement par
la grande disparité de leurs régimes, notamment de retraite,
et l'universalité des systèmes de soins.
Sous l'impact de la crise économique, ces familles ont néanmoins
toutes évolué. Mais chacune d'elles a continué à
suivre sa propre voie. Confrontés à des difficultés
semblables, dues à des facteurs internationaux (mondialisation
des échanges, flux migratoires
), domestiques (vieillissement
de la population, essor de l'emploi des femmes) et propres aux systèmes
eux-mêmes (arrivée à maturité des régimes
de retraite
), les systèmes n'ont pas à faire face
aux mêmes problèmes et, par conséquent, n'y apportent
pas les mêmes réponses. Ainsi, pour la Grande-Bretagne, il
s'est agi de diminuer les coûts des politiques sociales et d'en
améliorer l'efficacité. Des problèmes qui dérivent
directement des caractéristiques du système. En effet, les
dépenses sociales étant financées par l'impôt,
les gouvernements, soucieux de ne pas en alourdir le poids, ne pouvaient
que réduire les dépenses. Les choix effectués n'ont
fait que renforcer la dimension libérale et l'aspect répressif
et de contrôle social de celles destinées aux pauvres. Autre
exemple : dans les régimes continentaux, les difficultés
majeures identifiées par les gouvernements ont été
le poids des cotisations sociales sur le coût du travail, censé
nuire à sa compétitivité et empêcher les embauches,
et les limites d'une couverture restreinte aux assurés sociaux.
En effet, dans un système fondé sur le travail, l'exclusion
du marché de l'emploi se double d'une exclusion du système
de protection.
La dépendance institutionnelle est tout autant manifeste si l'on
analyse les réformes par secteur : retraites, protection maladie
ou indemnités chômage. Dans ce dernier cas, par exemple,
on s'aperçoit que tous les pays ont souhaité rendre leur
mode d'indemnisation moins onéreux et plus favorable à l'emploi,
mais ont emprunté des stratégies différentes. Ainsi,
les pays libéraux tendent à renforcer le caractère
contraignant des prestations et à réorienter les aides vers
ceux qui travaillent pour de très faibles revenus ; les pays nordiques
instaurent des programmes d'activation de leurs dépenses sociales
tout en favorisant la création d'emplois publics. Quant aux pays
continentaux, ils ont privilégié jusqu'à récemment
une indemnisation assez généreuse du chômage et tenté
d'écarter certaines catégories (tels les travailleurs vieillissants)
du marché du travail.
Outre la difficulté de comparer, la diversité actuelle souligne
celle qu'il y aurait à trans-poser directement une situation étrangère
dans un contexte national différent. Plus récemment toutefois,
quelques réformes pourraient bien avoir modifié en profondeur
certaines logiques institutionnelles. C'est le cas, en France, du RMI
et de ses développements ou de la CMU (couverture maladie universelle)
et de ses enjeux.
*
Référence :
La
protection sociale en Europe. Le temps des réformes. Sous
la direction de Christine Daniel et Bruno Palier. La Documentation française,
février 2001. 262 p. - 15 Euros (98,39 F).
L'ouvrage est préfacé par Jacques Commaille, du Groupe
d'analyse des politiques publiques (GAPP), CNRS, École nationale
supérieure de Cachan, et président du conseil scientifique
de la MiRe (Mission Recherche-ministère de l'Emploi et de la
solidarité).
Voir
également :
La
montée en puissance des fonds de pension. Bruno Palier et
Giuliano Bonoli. L'Année de la régulation. Vol.
4, pp. 71-112.
Does
Europe Matter ? Européanisation et réforme des politiques
sociales des pays de l'Union Européenne. Bruno Palier. Politique
européenne. n°2, pp. 7-28, 2000.
1
Bruno Palier est chargé de recherche au CNRS. Affecté
au Centre d'études de la vie politique française (Cévipof,
CNRS), il travaille sur les questions de comparaison des réformes
des systèmes de protection sociale. Il a notamment été
chargé de mission MiRe en tant que responsable du programme
"Comparer les systèmes de protection sociale en Europe"
et prépare actuellement un ouvrage intitulé Gouverner
la Sécurité sociale, à paraître aux PUF
en 2001.
|