Du "chic parisien" à la "Nouvelle vague"
La mode des années soixante


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L'extraordinaire foisonnement de la mode, sa généralisation à des domaines les plus divers, et son importance sur le plan de la consommation, lui confèrent une place non négligeable dans le champ historique. Cependant, l'histoire contemporaine s'y est encore peu intéressée. Comme si le caractère éphémère de la mode et la versatilité qui lui est attribuée lui ôtaient le privilège de devenir un objet d'histoire. D'où l'idée, dans la lignée des travaux entrepris par l'Institut d'histoire du temps présent du CNRS sur les années 1960, de regrouper des chercheurs ayant en commun un intérêt pour la mode de la seconde moitié du XXe siècle. Ce projet, dont le dossier "La mode des années soixante" n'est qu'une première amorce, a l'ambition d'explorer un domaine encore négligé de l'histoire des modes de vie dans le monde contemporain.

L'histoire situe précisément ce phénomène temporel cyclique que les rappels de saisons (printemps-été, automne-hiver), d'années (1947 ou le New Look, 1964 ou la mini-jupe) ou de décennies (les années 1960), reprennent en refrain en le dégageant du temps de l'actualité pour l'inscrire dans celui de la durée. Malgré son caractère éphémère, la mode vestimentaire imprime une série d'images incisives, points de repère aisément identifiables. Ainsi la femme-fleur de Christian Dior, la fille sportive vêtue d'une combinaison d'astronaute par Courrèges ou encore les jeunes hippies associant dans leur tenue les folklores les plus extraordinaires sont autant de jalons datés : 1947, 1965, 1974. Chacun à sa manière témoigne d'un esprit de changement sans lequel il n'y a pas de mode.

La démarche de ce groupe de recherche consacré à la mode des années soixante est de ne pas confiner cet objet d'étude à l'événementiel mais de proposer des niveaux d'explications et de fournir des jeux d'échelles multidisciplinaires, en mobilisant des ressources telles que celles de la philosophie, l'anthropologie, la sémiologie, la psychanalyse, la sociologie et plus récemment l'économie et l'archéologie industrielle. La production d'ouvrages de réflexion sur la mode est largement dominée par l'Angleterre et relayée par les États-Unis, même si des sociologues français (Jean Baudrillard, Pierre Bourdieu), des sémiologues (Roland Barthes), des philosophes (Gilles Lipowetsky) ont apporté des contributions conséquentes.

La création d'un musée de la mode1, le succès des monographies ou des expositions consacrées aux couturiers du XXe siècle et aux créateurs, la place donnée au sujet par les media sont autant de preuves d'une pratique sociale, culturelle et esthétique qui conquiert ses lettres de noblesse auprès du grand public et que la recherche se doit de prendre en compte.

La robe "Vichy" de B. B.
À l'heure du nouveau roman et de la "Nouvelle vague" (1956-1957), la mode commence à "révolutionner" la vie quotidienne dès 1958. À ces révolutions (conquêtes technologiques, transformations des pratiques et des rites vestimentaires) correspond le recul d'un ou de plusieurs systèmes de mode au profit de courants ou de contre-courants de mode.

L'arbitraire du signe devient un jeu, comme l'illustre cet exemple de la robe de coton à carreaux rose et blanc que Brigitte Bardot portait pour son second mariage en 1959. Arborant la toile de Vichy utilisée pour la confection de tabliers d'écoliers, Brigitte Bardot façonne l'image inédite d'une femme-enfant et s'affranchit des préceptes moraux contemporains relatifs au rite du mariage et à la sexualité féminine. La mode se livre à un mélange des genres dès les années 1960 par la multiplication des détournements, des ambiguïtés, des brouillages, sans oublier la magie de sa mise en scène.

"Le temps des copains" ou une mode très "rock and roll"
À partir de 1960, la mode se débarrasse de tout système de représentations tributaires d'un statut social. D'autres critères apparaissent, liés à la place grandissante des 16-20 ans qui s'affirment comme l'expression d'une culture juvénile propre : c'est l'émergence d'une presse et d'un style vestimentaire spécifiques avec la montée des "idoles" et le temps des "copains" sans distinction de classe.

"Dim dam dom" et le baby boom
Les années 1960 voient l'émergence des magazines féminins et des émissions télévisées qui influencent les goûts vestimentaires des femmes dont la place grandissante sur le marché du travail ne cesse de croître. La mode n'est plus un choix social rigide, ni l'apanage d'une élite et cède la place à la jeunesse et à une société de consommation. La diffusion du prêt-à-porter va de pair avec l'arrivée sur le marché des enfants du baby boom qui consacrent une part importante de leur budget à des achats vestimentaires.

Le vêtement se transforme peu à peu en produit de consommation de masse. Si les 16-20 ans "consomment de la mode", ils en sont aussi le moteur et lui impriment leur marque d'où un basculement significatif que voudrait mettre en lumière le groupe de recherche.

En devenant un phénomène de masse et un moteur économique qui dépasse le domaine du vêtement, la mode des années soixante change insensiblement de sens. Une nouvelle "culture" apparaît qui met en scène à la fois les acteurs professionnels tels que les stylistes, les créateurs, les maisons de couture mais aussi les journalistes de la presse féminine, les publicistes etc. S'ils consomment de la mode, les "jeunes" la créent à partir de références, de codes extérieurs au monde de la couture. Ce sont bien des vêtements qui sont produits, mais c'est de la mode qui est consommée. Celle-ci est désormais présente dans tous les domaines.

La mode des années soixante
Le dossier* présenté par l'IHTP se décline en plusieurs "collections" : la chronologie démarre en 1952, la période étudiée va de 1958 à 1974.

  • Présentation. Dominique Veillon, Institut d'histoire du temps présent (IHTP, CNRS) et Valérie Guillaume, conservateur en chef du patrimoine au sein de la section Design du Musée national d'art moderne/Centre de création industrielle.

  • Jalons pour une histoire culturelle de la mode. Une chronologie : 1952-1973. Farid Chenoune, agrégé de lettres.

  • La mode des années soixante entre artisanat et industrie. Michèle Ruffat, Institut d'histoire du temps présent (IHTP, CNRS).

  • Regard sur la mode des années soixante et sur l'arrivée de nouveaux acteurs. Dominique Veillon et Françoise Denoyelle, docteur en histoire et maître de conférences à l'école Louis Lumière.

  • Étiqueter les matériaux et nommer les technologies textiles : l'innovation au tournant de 1963-1964. Valérie Guillaume.

  • Extraits d'une interview de Peter Knapp, photographe.

  • Essai bibliographique. La mode des années soixante. Dominique Veillon, Valérie Guillaume, Michèle Ruffat, avec la collaboration de Céline Assegond, diplômée de l'école du Louvre.

    Martine Lemaître, conservateur et responsable du secteur audiovisuel à la BDIC (Bibliothèque de documentation internationale), Annie Barbéra et Sylvie Roy, bibliothécaires du musée Galliéra ont également participé à l'élaboration de la bibliographie présentée dans ce dossier.
    Dans un futur proche, une série de conférences-débats devrait être organisée pour dresser un inventaire des connaissances sur les thèmes suivants : les matériaux et les textiles, la photographie, la direction artistique, les nouvelles maisons de couture, les enjeux et les définitions du stylisme.

    * In Bulletin de l'Institut d'histoire du temps présent. Vol. 76, nov. 2000, pp. 9-108.
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    1 Musée de la mode et du textile au sein du musée des arts décoratifs.

    Voir également : La mode sous l'Occupation. Dominique Veillon. Ed. Payot, 2001, 270 p. - 120 F.