Du laboratoire au citoyen : les trois étapes de la communication scientifique


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L'itinéraire du discours scientifique, depuis le lieu de sa production jusqu'à sa diffusion dans le public, est loin d'être simple et linéaire. Il est soumis à des "logiques plus nombreuses, plus complexes et surtout plus contradictoires"1 et passe par des médiations successives, générant parfois de véritables mutations. Sans prétendre à l'exhaustivité, nous retiendrons trois de ces étapes, caractérisées par des différences entre acteurs et niveaux de complexité.

La médiation "institutionnelle"
Parmi les médiateurs "naturels" de la science, outre les chercheurs et les journalistes, il faut souligner l'importance d'une autre catégorie d'acteurs, moins connus du public, mais dont le rôle, situé en amont, est fondamental. Qu'on les appelle chargés de communication, attachés scientifiques, attachés de presse ou spécialistes de l'audiovisuel, ces "médiateurs institutionnels" naviguent à l'interface de deux univers : l'institution, à laquelle ils appartiennent et le monde médiatique. Leur mission est double :

  • servir d'impresario aux chercheurs, les inciter et les aider à se faire connaître, repérer des talents naissants pour renouveler dans les médias les visages et les voix de la science, qui auraient sans cela fortement tendance à être toujours les mêmes. Cela n'intéresse bien entendu que les jeunes chercheurs peu ou pas connus et non les ténors rompus aux exercices médiatiques.
  • les aider à faire un premier travail de traduction avant de se jeter sous les feux des sunlights. Il est très difficile, voire douloureux pour un chercheur, de se simplifier jusqu'à la caricature pour entrer dans les formats médiatiques. Formé à publier pour se légitimer dans son propre milieu, protégé par le langage complexe des revues primaires destinées à ses pairs, il se voit, parfois brutalement en cas de crise, convié à passer du champ scientifique au champ médiatique. L'exercice n'est pas le même, il est souvent périlleux, et l'aide du médiateur institutionnel peut alors être précieuse pour se préparer aux pratiques, aux codes et aux pièges de l'interview.

    La médiation journalistique
    Après la médiation institutionnelle, vient la médiation journalistique : c'est l'étape la plus visible, la mieux connue, qui se concrétise par la présence (ou l'absence) de sujets scientifiques dans les colonnes des journaux, dans les émissions de radio et de télévision.
    Parmi les points forts : une presse magazine au lectorat nombreux et fidèle, des institutions plus ouvertes à la communication, un meilleur accès aux sources par Internet, des journalistes épris de leur sujet (la plupart quitteraient le journalisme plutôt que la science), des émissions plus nombreuses et plus attrayantes (mais essentiellement vouées aux questions médicales au détriment des autres sujets).
    Parmi les points faibles :

  • une pénurie de journalistes scientifiques2 ;
  • des rubriques certes bien établies dans les quotidiens nationaux mais inexistantes dans la presse régionale qui se contente souvent d'une simple reprise des dépêches AFP ;
  • des rubriques poreuses : toute information, lorsqu'elle atteint un certain degré d'importance ou un caractère politique, culturel ou économique (amiante, vache folle, hormone de jeunesse) échappe au spécialiste pour se retrouver dans des pages plus nobles et sous une signature plus prestigieuse mais moins experte. Paradoxalement, lorsque la science explose dans les médias, c'est par le biais du scandale et sous la plume ou la caméra de journalistes qui la connaissent mal.
  • une présence insuffisante de la science sur le petit écran. Alors que la télévision est, avec la radio, la première source d'information des Français sur la science et la technique3, il est significatif que le ministre de la Recherche, Roger-Gérard Schwartzenberg, ait demandé à Dominique Baudis, dès sa nomination à la tête du CSA, de veiller à donner davantage de place à l'information scientifique. Même si l'audio-visuel n'est plus le désert culturel dénoncé par le rapport Audouze-Carrière en 1988, la science n'a toujours pas trouvé sa place dans la programmation audiovisuelle.
    Il faut admettre que, par nature, la science est peu adaptée aux exigences des grands médias de masse. Ceci pour plusieurs raisons :
  • elle a un contenu complexe ; malgré le travail de simplification opéré par les médiateurs, elle demande un effort au récepteur, elle a besoin de temps, d'explication, de discours articulé alors que la télévision exige de la rapidité, des petites phrases percutantes.
  • elle produit peu de scoops : la recherche évolue lentement, par découvertes successives, souvent techniques et non immédiatement applicables. Là où la télévision voudrait annoncer un remède miracle, le scientifique ne peut lui offrir qu'une avancée de la recherche, une promesse incertaine.
  • elle produit peu de personnalités médiatiques : la recherche est un travail collectif, la télévision est friande de "savants sachant parler".
  • enfin, pour comble de malheur, elle produit du doute4.

    Une rencontre du troisième type entre science et grand public ?
    La troisième étape de la communication scientifique serait précisément sa rencontre intime avec le grand public, une médiation que l'on pourrait qualifier de culturelle. Les enquêtes menées régulièrement depuis plusieurs années par des sociologues5 sur les relations complexes que le public entretient avec la science aboutissent à des résultats passionnants mais déconcertants : un intérêt très fort, voire une fascination pour la science (pour 90 % elle est une priorité nationale3), mêlé à un manque de culture tout aussi impressionnant (un Français sur quatre croit encore que le soleil tourne autour de la Terre) ; une grande admiration pour le métier de chercheur mais une désaffection des filières scientifiques ; un intérêt croissant pour les progrès scientifiques mais, de façon concomitante, un goût tout aussi vif pour les parasciences, perçues non pas comme opposées aux vérités scientifiquement établies mais au contraire en continuité avec celles-ci ; enfin un désir de parti-ciper aux choix technologiques (38 % voudraient être consultés sur les recherches en génétique et sur les OGM) allié à une grande méfiance à l'égard des politiques (4 % seulement leur font confiance, 53 % préférant s'en remettre aux scientifiques)...
    Bien évidemment conscient de ses contradictions et de son impuissance, le grand public, lecteurs et grands médias confondus, pratique l'évitement sur des questions aux prolongements éthiques vertigineux : faut-il ou non cloner, pratiquer des xénogreffes, comment empêcher la calotte glaciaire de fondre ? Mieux vaut ne pas trancher et penser à autre chose, aux bottines de Roland Dumas par exemple...
    Comment apprivoiser le discours scientifique ? Comment l'aborder avec simplicité, sans timidité ni ennui ? La science ne va pas ralentir en changeant de millénaire. Nous sommes tous embarqués dans la même navette et pour que le fossé ne se creuse pas entre l'élite qui la pilote et la masse de passagers qui ignorent jusqu'à leur destination, d'autres médiateurs ont un rôle essentiel à jouer pour lever cet obstacle d'ordre culturel. La science inspire trop peu les écrivains, les philosophes, les sociologues, les cinéastes, ce qui a pour conséquence de l'éloigner du débat public, de la reléguer dans les espaces un peu ternes de la "culture scientifique et technique" d'où elle ne sort que de façon brutale, épisodique, ne trouvant sa place dans le discours médiatique qu'à la faveur, si l'on peut dire, de scandales, d'erreurs et de tragédies. Pour que la science trouve sa place et sa légitimité dans le discours ambiant, dans l'air du temps, les journalistes, scientifiques ou non, n'y suffiront pas : ils ont besoin que les intellectuels, au sens le plus large, leur apportent le concours de leur temps, de leurs outils, de leurs grilles d'analyse et de leur audience.
    Eux seuls pourront influencer l'agenda médiatique, eux seuls pourront procéder à l'indispensable métissage6 entre la "science savante", des érudits et des experts et la "science médiatisée" construite sur l'anecdote ou la fiction. Tant que les chercheurs ne seront pas les héros récurrents des films et des séries télévisées, tant que Bernard Pivot regardera Claude Hagège et Nicole Le Douarin comme des extraterrestres, tant que Philippe Sollers ne se sera pas penché sur le sort des brebis clonées, et que les particules élémentaires ne seront célébrées que par Michel Houellebecq, la science ne sera pas à l'ordre du jour de notre quotidien.

    Une expérience en communication
    Françoise Tristani-Potteaux, docteur en sciences de la communication, a été responsable du service de presse du CNRS en 1985-1986 et en 1991-1993. Entre temps, elle a été chargée de la communication du département des sciences humaines et sociales du CNRS. Depuis 1993, elle est maître de conférences à l'Institut français de presse (Université Paris 2).
    Elle est l'auteur de nombreux ouvrages dont :
  • F. Tristani-Potteaux. Les journalistes scientifiques, médiateurs des savoirs. Economica, 1997.
  • F. Tristani-Potteaux. L'information malade de ses stars. Pauvert, 1983.
  • 1) D. Wolton. Introduction de Sciences et média. Hermès, n° 21, CNRS ÉDITIONS, 1997

    2) Sur un total de 30 000 journalistes, on estime à 300 seulement le nombre de journalistes scientifiques, soit dix fois moins que ceux qui "couvrent" le sport. De plus, ces journalistes n'occupent pas des postes de direction et souffrent d'une grande précarité. Le milieu de la presse scientifique détient en effet le record de pigistes : près du quart des hommes (23 %) et de la moitié des femmes (46 %) alors que cette proportion n'est que de 17 % pour l'ensemble de la presse. Voir F. Tristani-Potteaux. Les journalistes scientifiques, médiateurs des savoirs. Economica, 1997.

    3) Sondage Sofrès pour le ministère de la Recherche, Le Monde, 30 novembre 2000.

    4) Daniel Boy. Le progrès en procès. Presses de la Renaissance, 1999.

    5) Le dernier baromètre Sofrès pour Télérama et La Croix montre une sérieuse dégradation de la confiance des Français à l'égard des médias. Or, selon les commentateurs, cette chute de confiance serait due aux sujets qui ont dominé l'an 2000 : vache folle, clonage, OGM, réchauffement climatique… sujets sur lesquels les médias incapables de trancher, ont "troublé" au lieu "d'éclairer", selon les termes de Bruno Frappat (éditorial de La Croix, 24 janvier 2001) et ont navigué de façon incertaine entre affirmations péremptoires et timides hypothèses. Le public ne leur a pas pardonné de faillir à leur mission qui est d'apporter des explications claires et des certitudes.

    6) Isabelle Veyrat Masson. L'histoire télévisée entre culture et science. Hermès, n° 21, CNRS ÉDITIONS, 1997

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