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La
vulgarisation scientifique comme art de la traduction pourrait connaître
un nouvel âge avec l'apparition de nouveaux processus de concertation
que sont les conférences de consensus ou de citoyens. Ces forums
hybrides réunissant des experts divers et des citoyens ordinaires
autour de questions scientifiques complexes et controversées exigent
des traductions sur plusieurs fronts. Excédant la simple vulgarisation
du laboratoire vers le public, il faut compter maintenant avec les traductions
effectives entre disciplines et entre référentiels éthiques
différents.
Quelles
politiques mener dans un contexte international de controverses scientifiques
publiques et éthiques ? Cette question n'est pas un sujet de bac
de philosophie, mais elle taraude décideurs politiques et économiques,
avec les crises récentes de la vache folle, des OGM, auxquelles
sont venues s'ajouter d'autres préoccupations concernant le clonage
ou les xénogreffes. Les citoyens et plus largement les consommateurs
ont donc dépassé le stade de la vulgarisation scientifique.
Ils n'exigent pas seulement de comprendre les sciences et les technologies,
aiguillonnés par une quête de savoir. Plus ambitieux, ils
veulent être impliqués dans des processus de décision
de politique scientifique.
Certains
citoyens suisses jouissant des privilèges de la démocratie
directe ont été appelés à s'exprimer sur une
initiative1 pour la
protection génétique en 1998. Craignant pour leurs postes
et prenant toute la mesure de la distance entre leurs laboratoires et
l'espace public, des scientifiques sont venus s'expliquer afin de convaincre
les Suisses de refuser l'initiative.
Certes,
les citoyens européens ne jouissent pas des droits helvétiques
d'initiative et de référendums. Cependant, de nouveaux modes
de concertation visant à impliquer davantage les citoyens dans
des questions de politique scientifique et technologique sont apparus
avec les controverses scientifiques publiques (voir encadré). Initiées
par l'Agence danoise de la technologie au Danemark en 1987, plus de 37
conférences de consensus dans le monde ont permis à des
citoyens "ordinaires" d'évaluer certains types de "progrès"
scientifiques.
Dépassant
le souci de Technological Assesment2,
orientées par le souci de la seule vulgarisation scientifique,
ces procédures politiques se sont imposées avec la nécessité
de prendre des décisions dans un monde marqué par l'incertitude
scientifique. Selon des modalités propres aux institutions politiques
et à l'histoire des rapports entre sciences, technologies et politiques
nationales, des petits groupes de citoyens3
en formation ont préparé en quelques jours des conférences
publiques sur des thèmes comme les OGM, les choix énergétiques,
Internet, le clonage ou encore la couche d'ozone. Sous la conduite d'un
comité de pilotage, ils ont pu prendre connaissance des principaux
enjeux de ces questions complexes suite à des auditions d'expertises
variées et contradictoires, pour se mettre d'accord sur les sous-thèmes
à aborder, les questions à poser et les experts à
inviter lors de la conférence.
Á
l'issue de celle-ci, les citoyens ont élaboré des rapports
communs délivrés à la presse. Ces forums hybrides
s'accompagnent d'un nouveau type de rapports entre experts, citoyens,
leaders d'opinions et décideurs politiques, administratifs, juridiques
et économiques, mais également avec les journalistes. Invités
à suivre le processus, ceux-ci n'avaient pas le loisir de poser
des questions avant la conférence de presse. De ce point de vue,
la vulgarisation est modifiée. Les scientifiques s'adressent directement
aux citoyens et sur des calibres temporels plus longs. D'une certaine
façon, les médias sont court-circuités. En revanche,
pour les journalistes scientifiques spécialisés, ces processus
délibératifs et les passions liées à des crises
mettant en cause des technologies nouvelles diverses, permettent à
leurs sujets cloisonnés dans les petits espaces scientifiques d'"éclater"
sur les pages politiques.
Malgré
les imperfections et les constats parfois sceptiques posés sur
ces arènes nouvelles, elles sont certainement l'un des faits marquants
de ce siècle pour ce qui concerne l'implication des sciences dans
la société et vice-versa.
Un
champ de recherche pour les rapports entre sciences, technologies et éthique
Le
progrès scientifique séduit autant qu'il fait peur. Dans
les demandes d'évaluations du public, il ne suffit pas pour légitimer
la bonté d'une production nouvelle. Dans ces controverses, des
scénarios techniques "mélioristes" se heurtent
à d'autres scénarios "apocalyptiques". Avec ces
deux termes, nous retrouvons le cadre de l'opposition entre progrès
technique et "technophobie", largement repris ou stimulé
par le Principe Espérance et le Principe Responsabilité,
deux essais respectivement d'Ernst Bloch et d'Hans Jonas, à qui
l'on attribue la paternité du principe de précaution. L'analyse
des conditions de développement de la recherche scientifique déployée
par les Sciences Studies4
doit ouvrir maintenant le volet de l'éthique.
Très
complémentaires des comités d'éthique, les "publiforums"
offrent un lieu riche d'expérimentation et d'analyse des interactions
entre sciences et éthique. Un projet de recherche actuellement
en cours tente d'analyser des forums hybrides en Europe, au-delà
d'un simple comparatisme des procédures, pour focaliser son attention
sur les dimensions éthiques et temporelles de ces instances qui
réunissent des compétences, des cultures épistémiques5
et des références éthiques différentes. Il
devrait permettre de contribuer à la réflexion des rapports
entre sciences et politique, mais plus théoriquement au pluralisme
moral. Il pourrait se résumer à cette question : "Quelle
éthique technologique de la précaution est développée
dans les controverses scientifiques publiques avec la double contrainte
d'innovation et de responsabilité ?".
Pour en savoir plus
:
Reber Bernard. Virtual
Games Inviting Real Ethical Questions (Des jeux virtuels qui posent de
réelles questions éthiques), article paru dans European
Textbook on Engineering Ethics. Peeters. 2001.
Bloch Ernst. Das
Prinzip Hoffnung. 1959. Le principe espérance. Trois
volumes, Paris, 1976-1978.
Jonas Hans. Das
Prinzip Verantwortung. Traduit par Jean Greisch. Le principe responsabilité.
Une éthique pour la civilisation technologique. Cerf, 1990
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Apprendre
par les controverses
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Les controverses font depuis longtemps partie de l'histoire des
sciences et des techniques. Pourtant, les étudiants de
sciences dures et les ingénieurs ne retiennent souvent
que leurs clôtures, l'histoire des "vainqueurs"
et les success stories. Ils relèguent ainsi au mieux les
trop rares cours de sciences humaines à la culture générale.
Ils se privent alors d'une possibilité de compréhension
du déroulement et de la conduite de la controverse, permettant
de mieux appréhender les controverses actuelles, à
l'issue incertaine, qui sont devenues publiques. L'une des meilleures
façons de comprendre la navigation dans un monde marqué
par l'incertitude est peut-être de savoir décrire
des controverses scientifiques publiques et de pouvoir aller jusqu'à
proposer des modes nouveaux de discussion et de concertation,
intégrant les nouvelles technologies de l'information et
de la communication. C'est en tout cas le pari de certaines écoles
comme l'école des Mines à Paris, pour l'un de ses
cours de sociologie. Une façon d'enrichir le développement
d'une culture scientifique et technique.
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"Sens,
éthique et société"
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Bernard Reber est chargé de recherche au CNRS, membre du
Centre de recherche "Sens, éthique et société"
(CERSES), docteur en philosophie politique et morale, chargé
de cours à l'école nationale supérieure des
Mines de Paris (ENSMP) et à l'école des hautes études
en sciences de l'information et de la communication (CELSA, Université
Paris 4).
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1) Elle stipulait dans son article 4 : "la législation
exige notamment de tout notifiant qu'il fournisse la preuce de l'utilité,
de la sécurité et de l'absence d'alternative, et qu'il démontre
que l'opération est acceptable sur le plan éthique".
Elle fut refusée.
2) évaluation technologique
3)
Liste des pays concernés, par ordre chronologique : Danemark,
Pays-Bas, Grande-Bretagne, Nouvelle-Zélande, Norvège,
Autriche, états-Unis, France, Japon, Corée, Suisse, Australie
et Canada.
4)
Les sciences humaines ayant pour objet d'étude les processus
de recherches en sciences dures.
5)
De communautés de sens et de savoir.
Consulter
le site expérimental Sistem : http://sistem.trad.org
ou http://sistem.ensmp.fr/sistem1/
controverse/suivrecontro.html
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