 |
Quel
"vulgarisateur en herbe" ne s'est pas un jour demandé
si le mode de reformulation du discours scientifique qu'il avait choisi,
de l'article de fond, de la conférence publique, de l'animation
expérimentale, de la pièce de théâtre ou de
toute autre formule, était finalement le plus adapté à
ce qu'il voulait transmettre à son auditoire ou à son lectorat
?
La
question du "pourquoi" comme préalable à la question
du "comment"
Une
attitude courante consiste à commencer par élaborer un mode
de vulgarisation "à tâtons". Partant d'une formule
conforme à sa personnalité et aux moyens dont il dispose,
le scientifique élabore progressivement son discours, le confronte
à différents publics et peut dire finalement : "Ma
méthode fonctionne, donc c'est une bonne façon de procéder".
Mais
à ce stade, il est bien difficile de préciser en quoi, justement,
la formule "fonctionne". Permet-elle de transmettre des connaissances,
une forme de raisonnement, de donner un aperçu de la vie du scientifique,
d'expliquer ce qu'est vraiment la science ? Est-elle simplement un moyen
de créer une "relation" à la science ? Mais alors
cette relation est-elle émerveillement, engouement, méfiance
? Et s'il ne s'agissait, au fond, que de divertir, de faire rire ou rêver
?
Bien
souvent, la formule élaborée "à tâtons"
couvre à peu près tous ces domaines et répond partiellement
à toutes ces questions ; c'est pourquoi quel que soit le public,
en effet, elle "fonctionne". Pourtant quelle qu'en soit la forme,
et à force de dispersion, elle perd en efficacité et en
pertinence et le vulgarisateur avisé finit bien par s'en rendre
compte un jour ou l'autre.
Il
incombe donc au vulgarisateur de dépasser le stade de la construction
"à tâtons" de sa pratique, en prenant la peine
de mener une réflexion profonde sur l'utilité de la reformu-lation
du discours scientifique. En d'autres termes, la question "Pourquoi
vulgariser ?" constitue un préambule indispensable à
la question "Comment vulgariser ?".
Pourquoi
vulgariser ?
Le
vulgarisateur peut en premier lieu tenir un rôle informatif
et sensibilisateur. En expliquant à son public les applications
qui découlent de la science en cours, en lui faisant prendre conscience
des aspects aussi bien négatifs que positifs du progrès
en marche, il combat une certaine forme d'obscurantisme que suscitent
la désinformation, les parasciences et les discours démagogiques
de certaines organisations économiques et politiques, véhiculés
par certains media mal informés. En cela, il facilite la consultation
citoyenne et les prises de décisions politiques relatives à
l'application et au contrôle des découvertes scientifiques1.
Le
vulgarisateur a également un rôle incitatif. En mettant les
jeunes générations en "appétit de science",
en déclenchant ou en réactivant leur engouement pour les
cursus scientifiques, il contribue au renouvellement de professions dont
les qualités garantissent les futurs développements économiques
et culturels des sociétés humaines, mais aussi le traitement
efficace des inévitables "effets pervers du progrès"2.
Et grande est sa joie lorsqu'un parent ravi vient spontanément
lui glisser à l'oreille : "Depuis que mon fils a assisté
à votre animation, il veut devenir chimiste
".
 |
|
Expérience
de l'azote liquide.
© Photo : E. Eastes |
| |
|
|
 |
|
Expérience
de la bouteille bleue.
© Photo : E. Eastes |
Plus
généralement, le rôle du vulgarisateur peut être
éducatif. Certes, il ne saurait se subs-tituer à l'enseignant
et aux manuels de cours, qui seuls permettent un réel apprentissage
des sciences en vertu de l'absolue nécessité que revêt
le travail personnel actif dans le processus d'appropriation des concepts
qu'elles sous-tendent. Toutefois, il peut indéniablement viser
à développer la curiosité de son public et, à
travers elle, son sens critique et sa capacité à raisonner.
Á
cette fin, il dispose par exemple de l'évocation de faits spectaculaires
et "contre-intuitifs", qui marquent l'esprit des spectateurs
et les incitent au questionnement ; parallèlement, l'interprétation
d'observations courantes issues de la vie quotidienne, éventuellement
par le biais de concepts scientifiques complexes, conduit à l'accroissement
de la curiosité et de l'esprit d'observation des plus profanes.
Enfin,
le vulgarisateur ne cherche-t-il pas tout simplement à rendre le
monde plus beau en le rendant intelligible ? Qui n'a pas expérimenté
le plaisir saisissant que procure l'identification de telle nébuleuse,
de telle constellation, de telle planète lors de la contemplation
d'un ciel étoilé ? N'éprouve-t-on pas une jouissance
particulière à déguster un bon vin lorsque l'on parvient
à en distinguer les arômes subtils et la provenance ? La
capacité de pouvoir différencier les plantes, les coquillages,
les oiseaux, les roches et les parfums lors d'une randonnée ne
procure-t-elle pas une satisfaction supplémentaire, une véritable
impression d'appartenance à l'Univers ?
Aussi
la vulgarisation scientifique prend-elle probablement son sens véritable
dans ce pouvoir extraordinaire de transformer la vision en regard, l'ouïe
en écoute, le goût et l'odorat en imprégnations et
plus généralement, les perceptions en plaisirs.
|
Dans
un bain de science...
|
|
|
... et de vulgarisation
Ancien élève de l'école normale supérieure
de Lyon, Richard-Emmanuel Eastes est professeur agrégé
de Sciences physiques à l'école normale supérieure
et directeur du Service de gestion des concours scientifiques des
écoles normales supérieures depuis la rentrée
2000. Il est également responsable du groupe de travail Diffusion
des savoirs créé en 1997 par la direction de l'école
normale supérieure pour promouvoir la science auprès
du grand public et des établis-sements scolaires de tous
niveaux, en France et à l'étranger.
Il a effectué des travaux de recherche en chimie supramoléculaire
au Collège de France dans le laboratoire du Professeur Jean-Marie
Lehn, en chimie de l'atmosphère au Laboratoire des
sciences du climat et de l'environnement du CEA à Saclay
et en électrochimie organométallique au sein
de l'unité PASTEUR sous la direction du Professeur Christian
Amatore à l'école normale supérieure.
Outre ses diverses activités pédagogiques (Olympiades
nationales et internationales de chimie, diffusion du concept de
"microchimie" en France et à l'étranger,
rédaction de trois ouvrages et une vingtaine d'articles pédagogiques
),
il s'est particulièrement consacré depuis cinq ans
au développement de l'enseignement des sciences physiques
dans les pays francophones africains, au développement des
nouvelles technologies de l'information et de la communication pour
l'enseignement (NTICE) en France et à l'étranger et
à la réalisation de conférences et d'animations
scientifiques destinées au grand public (festivals, émissions
de radio, musées et spectacles scientifiques).
|
1)
A ce titre, les informations scientifiques étant essentiellement
transmises à la population par les media, il est crucial de leur
permettre l'accès à une information claire et précise.
C'est par exemple l'obhectif que s'est fixé l'organisme Science
Contact, fondé à la Cité des sciences par des membres
de l'Académie des sciences.
2)
à ce sujet, consulter l'ouvrage d'Alain Lipietz, directeur de recherches
au CNRS, député Vert au Parlement européen : Qu'est-ce
que l'écologie politique ?, La Grande Transformation du XXIe
siècle. éditions La découverte, 1999.
|