Raison scientifique et (ir)rationalité publique


Pour des informations complémentaires, contacter les chercheurs, en cliquant ici
Page précédente

Du point de vue des sciences de la communication et plus particulièrement de la théorie et de l'analyse argumentative, de nombreux messages dont l'objectif est de donner au public une information scientifique, paraissent légèrement décalés par rapport à la réalité. Il y a à cela plusieurs raisons. La plus importante semble être la représentation que beaucoup de scientifiques ont de ce qu'est justement la communication, et des modalités de formation de l'opinion dans l'espace public. Pour beaucoup de scientifiques, la communication se résume au diptyque "informer, démontrer". Dans cette perspective, le public est toujours considéré d'une part, comme manquant d'information, d'autre part, comme n'attendant que ces éléments de démonstration pour se former un avis et prendre des décisions.

Lorsque ce schéma idéal de communication ne fonctionne pas, on met généralement en cause l'irrationalité dont par nature les publics non scientifiques seraient pétris, et à laquelle on réagit en donnant encore plus d'informations et de démonstrations. Le problème est que les différents publics auxquels on s'adresse obéissent le plus souvent à des modèles de rationalité propres à l'espace public.
La difficulté est de concevoir qu'entre raison scientifique et irrationalité effective de certaines croyances, il y a tout un espace, rempli d'une rationalité propre. Pour le dire autrement, la plupart des gens pensent et agissent la plupart du temps raisonnablement, en comparant les points de vue, en se forgeant des opinions, en associant, en dissociant et en critiquant. Même si nous connaissons mal cette épistémologie de la raison publique, elle existe néanmoins de façon concrète. Les multiples discussions argumentatives auxquelles donnent lieu tous ces débats de société sont la matrice de ces opinions raisonnables qui se forment à ces occasions.

La vache folle sur la place publique
On peut, pour illustrer le propos un peu abstrait qui précède, prendre le cas du comportement des Français en matière de consommation de viande de bœuf. On sait que, dans le cadre de la crise dite de la "vache folle", la consommation de viande de bœuf a considérablement chuté, entraînant avec elle de nombreuses conséquences économiques et sociales. Cela a mené un certain nombre d'acteurs à multiplier des campagnes d'information scientifique en direction du consommateur.
Le schéma de communication mis en œuvre à cette occasion, par exemple par le Centre d'information des viandes (CIV), correspond à ce qui vient d'être décrit : la foule a peur, elle a un comportement irrationnel, elle manque donc d'une information scientifique raisonnable. On lui offre donc, à grand frais, une information de qualité, claire, bien construite, susceptible de combler toutes les ignorances et de lever toutes les craintes. Angle principal : la science vous démontre que l'on peut manger du bœuf sans risque pour la santé. Le problème est que cela ne marche pas. Cette représentation de la communication qu'il faudrait établir avec le public est bien trop décalée par rapport à la réalité.
Dans les faits, cela n'a pratiquement rien changé au comportement alimentaire des Français et notamment de ceux qui ne mangent plus de bœuf. La flèche était bien taillée mais elle a raté sa cible. Les présupposés à l'œuvre dans cette communication spécifique partent tous de l'idée que les citoyens sont mal informés et que c'est cela la source de leur irrationalité, de leur "panique" et de leur "psychose".
Il semble au contraire que ce comportement de retrait par rapport à la viande de bœuf soit le fait de personnes relativement bien informées et qui ne craignaient pas pour eux-mêmes une incidence sur le plan de la santé. Seulement, leurs actes partaient d'une décision qui inclue d'autres facteurs et qui relève d'une rationalité spécifique et consciente. Ne pas acheter de bœuf est une manière volontaire et positive d'exprimer un mécontentement, une frustration devant la manière dont le dossier a été géré par tous les acteurs concernés depuis des années.
Nous sommes donc loin du schéma d'une irrationalité mal informée. C'est que, dans l'espace public, bien des facteurs interviennent pour informer l'opinion. Les médias jouent évidemment un rôle très important dans ce domaine. Ils informent par exemple sur le point de vue de différents acteurs, sur les débats de société en cours sur telle ou telle question. On sait aussi que les discussions entre amis ou à l'intérieur de la famille sont un relais très fort pour faire circuler des informations de toute nature. L'information est en général toujours prise dans une opinion argumentée qui fait une large place aux valeurs, aux choix personnels, aux déterminants éthiques. L'infor-mation scientifique n'est donc qu'un élément parmi d'autres et ne constitue pas forcément par elle-même l'axe majeur d'une décision. Ce simple constat devrait faire réfléchir sur les schémas de communication les plus appropriés pour que l'information scientifique quitte la position impériale et inadaptée qu'elle occupe parfois, et se positionne, plus modestement, mais pourquoi pas plus efficacement, comme l'un des éléments composant le point de vue rationnel que chacun d'entre nous est censé mettre en œuvre dans l'espace public.