Capitaine Haddock et Capitaine Nemo héraults de la petite lucarne
Ou comment parler de la recherce en océanographie...


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Les disciplines de sciences de l'Univers sont teintées d'aventures, de rêves d'enfants et joliment imprégnées dans nos mémoires par les récits de Jules Verne ou les héros de Hergé. L'océan y occupe un rang privilégié : pour une grande majorité du public, le métier d'océanographe s'apparente à celui d'explorateur des mers. Combien de fois avons-nous entendu "Ah, c'est ce que j'aurais voulu faire, mais…" avec une étincelle, puis un regret dans le regard. Et pourtant, le rêve laisse parfois la place à quelques désillusions. Récit…

Le mythe de l'aventure passé, des questions cruciales d'environnement centrées sur l'océan refont surface, sur son rôle nourricier, de lieu de loisir ou de régulateur du temps. Au cours des quinze dernières années, nous sommes passés de la notion de "ressource inépuisable" à celle de réservoir fini et fragile, avec toutes les inquiétudes afférentes (épuisement des stocks de pêche, surexploitation des littoraux et leur salubrité, blanchiment des coraux, réponse au réchauffement climatique…).
Dans ce contexte, il est fondamental d'informer autant que d'alerter le public sur les progrès et les limites de nos connaissances du milieu marin. Complexité, immensité, fragilité des écosystèmes, autant de " tentations journalistiques " qui peuvent prêter à des dérives catastrophistes.
En océanographie, la vulgarisation scientifique doit faire passer des messages à plusieurs niveaux :

  • L'océan est encore une frontière du savoir. C'est un fluide chaud ou froid, dense, qui répond aux lois de la physique et de la chimie. C'est un lieu de transit des éléments (dissous ou particules) provenant du continent et qui se déposent dans le sédiment ou sont recyclés plusieurs fois en son sein. C'est une source de vie : la plupart des espèces marines et leur fonctionnement ne sont pas encore connus… C'est un système qui varie au rythme des saisons, de l'équateur au Pôle.
  • L'océan est blessé, par endroit déjà bien malade, en grande partie victime de la pression anthropique. Les perturbations écologiques peuvent être très rapides et mettre des années voire des siècles à s'estomper.
  • L'ouvrage est immense comme l'océan. L'étude du milieu marin requiert des hommes et des moyens : outils à la mer (navires, mouillages, flotteurs…), satellites (hauteur et couleur de la mer, vitesse du vent, vagues…), modèles prévisionnels.
  • L'océan ignore les frontières : c'est un vecteur de chaleur, de fluides, plus ou moins pollués. Il régule le climat et la teneur en gaz carbonique atmosphérique.
    En sciences de l'Univers, l'océanographie, comparativement à la géologie ou à l'astronomie, est une discipline "rapide"1, car elle utilise des échelles de temps relativement courtes. Mais elle est encore loin de l'échelle "journalistique" car elle s'appuie sur des mois et des années d'observation.

    Le chercheur
    Compte tenu des enjeux, de la nature des questions et des risques inévitables de dérive dans la traduction du propos scientifique, le discours vulgarisateur devrait partir du chercheur lui-même. Il faut donc convaincre la communauté des chercheurs, toujours très occupée et devant faire face à moult priorités, de prendre le temps d'expliquer les enjeux de ses travaux avec des mots simples mais précis. Pour beaucoup, le transfert du savoir représente un saut culturel immense : le chercheur n'est pas forcément formé pour, doute et craint de voir son discours déformé. Le chercheur doit néanmoins restituer son savoir au public (pas forcément en termes de " retour au contribuable "), taire ou éveiller des inquiétudes, et responsabiliser l'ensemble des citoyens.

    Un échange possible : le journaliste scientifique entre en scène
    Le rôle du journaliste scientifique est crucial dans le dispositif de vulgarisation : il espère des chercheurs un peu de disponibilité et surtout des discours accessibles, qu'il saura retraduire. Les chercheurs attendent de lui qu'il ait la culture et le recul nécessaires pour ne pas céder à la tentation de la dérive aguichante, pour réaliser un article ou une émission de radio ou télévision lisibles, attrayants, ludiques mais surtout exacts. à tout moment, le discours doit rester précis et accessible au public ciblé. Mais il faut prendre garde à ne pas tomber dans l'excès inverse, c'est-à-dire vouloir vulgariser à tout prix pour le simple plaisir de vulgariser. Dans ce contexte, il est fondamental que le chercheur puisse avoir accès à la relecture du communiqué de presse, au synopsis d'une émission éducative... : cet échange est la base du contrat de confiance.

    Quel produit pour quelle cible ? Les enfants…
    La tranche d'âge des 8-13 ans, sensible, enthousiaste, ouverte et en pleine phase d'apprentissage et d'acquisition du savoir, doit être une cible privilégiée de la communication scientifique, en particulier sur des questions d'environnement. Cette communication peut se faire grâce à des vidéos, des Cédéroms, des expositions, des rencontres directes dans les écoles ("Un chercheur pour une école"2), "La semaine de la science", des émissions spécialisées ("C'est pas sorcier", "Archimède", "E = M6", "Maman les p'tits bateaux")… Les chaînes de télévision programment des émissions éducatives à des heures de forte audience enfantine, ce qui n'est certainement pas le cas des émissions culturelles pour adultes ! Il est essentiel de responsabiliser ce jeune public et de le sensibiliser à sa future vie de citoyen et de protecteur de l'environnement.

    … et le grand public
    Certes, les opérations portes ouvertes, les articles à diffusion plus large que les pages "sciences" spécialisées ne manquent pas, et des émissions comme "Le téléphone sonne" de France Inter témoignent de l'effort fait par les media pour répondre aux questions de société. Mais la représentation des sciences de l'Univers et de notre compréhension du monde aux heures d'audience maximale (journal télévisé, "prime time") se limite souvent à quelques minutes et est réservée au "spectaculaire"…

    Les politiques et les décideurs
    Trop souvent tiraillés entre des enjeux économiques et des échéances électorales proches, les échelles de temps de raisonnement et du calcul politique sont peu compatibles avec ce que demandent des décisions sur l'environnement : une politique à long terme et des engagements qui peuvent paraître coûteux au départ mais pourraient peut-être éviter des famines et de grandes migrations de populations dans le courant du siècle à venir sont très peu compatibles avec des rythmes électoraux à cinq ou six ans.
    Les "messages scientifiques" sont souvent difficiles à faire passer (production hors sol et usage d'insecticides en Bretagne, problème des marais verts et de la salubrité des côtes ayant des incidences sur le tourisme et la pêche, difficultés de mise en application des accords de Kyoto sur la réduction des émissions des gaz à effet de serre). Pour être mieux entendue, la communauté scientifique doit faire évoluer ses discours en cultivant ses arguments stratégiques, ses tableaux de coûts consolidés, au risque d'avoir le sentiment de perdre la pureté du message scientifique.
    Elle doit aussi s'adapter à une population toujours pressée et qui se nourrit de documents "efficaces"… et se donner les moyens de réagir vite à des questions de société, au cœur desquelles se trouve l'environnement et donc l'océan. L'Office parlementaire pour l'évaluation des choix scientifiques et technologiques, composé de députés et sénateurs, œuvre dans ce sens en organisant des rencontres avec et entre chercheurs (au cours de colloques sur des questions cruciales comme celles du climat, des très grands équipements, etc.). Ce groupe de réflexion, bien perçu par la communauté scientifique, publie les rapports de ces colloques en prenant le temps de réfléchir à des solutions
    à proposer.

    1) Des découvertes majeures peuvent cependant être faites très vite, par exemple à l'échelle d'une campagne en mer, comme la découverte d'une espèce d'algue jamais observée auparavant parce que les outils d'observation ne le permettaient pas.

    2) Catherine Jeandel a eu l'occasion de participer à l'opération "Un chercheur pour une école" menée dans le cadre de "La Fête de la science". Les délégations régionales demandaient à cette occasion à des chercheurs de passer une journée ou une demi-journée dans un établissement scolaire de la région dans laquelle ils travaillent (ici, l'Académie de Toulouse) pour présenter leur métier.

     

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