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La
connaissance pour la connaissance est au mieux une obsession d'ermite,
au pire un détournement de fonds publics. La recherche scientifique
n'existe que parce que, in fine, elle répond aux interrogations
de la société des hommes. Explications de mystères,
moyens de lutte contre des menaces, améliorations des conditions
d'existence sont parmi les plus motivants moteurs de l'investigation.
Les sciences les plus "pures", les travaux les plus "pointus",
les thématiques les plus ésotériques ne sont en fin
de compte que des évolutions, des approfondissements de problèmes
à l'origine concrets et compréhensibles par tous. Les chercheurs
essaient de répondre, de façon pertinente, à des
questions qu'ils se posent ou que se pose le commun des mortels.
En
physique de l'atmosphère, la recherche n'est jamais très
loin des préoccupations de la société. Les cinq minutes
de bulletin météorologique après le journal de vingt
heures atteignent des records d'audimat. Des pluies trop longues ou trop
rares font le sujet de conversation privilégié de tous les
milieux sociaux. Un été frais et humide, un hiver doux et
sec font le désespoir des professionnels et des touristes. Les
politiques et les décideurs commencent à prendre la mesure
de la fragilité et de la rareté de cette enveloppe d'air
et d'eau qui entoure notre monde. Dans ce domaine, les performances scientifiques
ne se mesurent pas seulement en fonction du nombre de publications dans
des revues à comité de lecture ou de communications avec
comptes-rendus dans des conférences internationales. Les progrès
se lisent également dans les substantielles améliorations
de la fiabilité des prévisions météorologiques,
des alertes aux événements extrêmes, de l'estimation
des tendances climatiques. Il est sans doute peu de disciplines dont les
paradigmes soient ainsi régulièrement testés et dont
les échecs ou défaillances soient aussi facilement accessibles
au grand public.
L'étude
de l'environnement partage avec certaines autres sciences une caractéristique
assez difficile à expliquer au grand public. Comme en astronomie
dont les objets d'étude sont beaucoup trop lointains ou en physique
des hautes énergies où ils sont bien trop petits, la physique
de l'atmosphère et de l'océan permet de comprendre sans
les contrôler, sauf exception, les processus mis en jeu dans les
phénomènes naturels. L'ingénierie des nuages ou des
courants marins reste pour longtemps encore du domaine de la poésie
ou de la science-fiction. Les tentatives de "modification du temps"
(augmentation des pluies, suppression de la grêle, atténuation
ou déviation des cyclones tropicaux
) menées pendant
les dernières décennies se sont presque toutes soldées
par des échecs. Nous comprenons les phénomènes qui
se produisent, mais il n'existe pas en général de moyens
techniques pour agir efficacement sur des systèmes excessivement
complexes, beaucoup trop vastes, trop énergétiques, trop
diffus1.
L'humanité
est involontairement en train de se livrer à une expérience
climatique globale sans équivalent dans l'histoire connue. Les
gaz émis par les activités de l'agriculture, de l'industrie,
des transports interagissent avec les cycles naturels de notre atmosphère.
Les pluies acides agressent la végétation, les écosystèmes,
les bâtiments. Les chlorofluorocarbones conduisent à la destruction
de la mince pellicule d'ozone stratosphérique qui protège
les êtres vivants du rayonnement ultraviolet. Le surplus de dioxyde
de carbone entraîne une augmentation de l'effet de serre qui pourrait
modifier considérablement le climat de la planète. Les villes
sont sous des chapes de polluants nuisibles pour la santé. Il est
du devoir des scientifiques d'étudier ces phénomènes
nouveaux, de tester l'éventail des conséquences possibles
et d'informer le public des risques potentiels. Mais les décisions
et les actions à mener relèvent du domaine social, économique
et politique, où les enjeux majeurs n'obéissent pas forcément
aux critères de la rationalité cartésienne.
Au
cours des dernières décennies, les sciences de l'environnement
ont mis en évidence et transmis des résultats qui bouleversent
les fondements des sociétés technologiques modernes, largement
orientées vers la maximisation des profits dans un monde où
bon nombre de ressources naturelles sont supposées infinies. Nous
sommes entrés dans ce qu'il est maintenant convenu d'appeler "l'Anthropocène",
une ère nouvelle où l'homme et la nature font presque jeu
égal dans le contrôle de la terre, de l'air et de l'eau.
Dans le monde complexe à venir, où les équilibres
seront fragiles, la recherche sur l'environnement jouera un rôle
clef. L'ardente obligation de répondre aux interrogations de la
société et de lui communiquer des réponses compréhensibles
et utiles sera sans nul doute une contrainte majeure pour les scientifiques
qui travailleront dans ces domaines.
Pour
en savoir plus :
Crutzen,
P.J. and E.F. Stoermer, 2000. The "Anthropocene". IGBP Newsletter,
41, pp. 17-18.
1)
Et le rôle de Cassandre n'est certainement pas le plus confortable
quand les progrès de la connaissance rendent de plus en plus
vraisemblables, mais toujours aussi inéluctables, les catastrophes
annoncées.
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