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Au
cours des XIXe et XXe
siècles, le tribunal civil a vu s'échouer d'innombrables
plaintes. Des milliers de dommages privés y ont été
publiquement exposés, discutés, avant d'être avalés
par "l'ogre" du jugement. Jean-François Laé, sociologue*,
s'est intéressé au recueil des jugements publiés
depuis le début du XIXe siècle,
véritable anthologie de la jurisprudence. Dans le livre qu'il publie
en septembre, L'ogre du jugement. Les mots de la jurisprudence, la rigueur
du travail de recherche n'efface pas l'émotion du chercheur devant
cette extraordinaire collection de récits d'heurts et de malheurs
relatés par les magistrats.
Depuis
1800, la jurisprudence doit être motivée : pour justifier
une décision de justice, l'événement est raconté
et simultanément identifié par des concepts juridiques,
la narration de ce qui s'est passé devient obligatoire. Afin de
convaincre les parties et parce que la loi les y oblige, les magistrats
examinent et racontent par le menu la grisaille des jours, la disposition
des lieux, les médiocrités ordinaires, les scènes,
les situations, les dispositifs affectifs, les relations problématiques.
Sombres affaires de famille, de violences subies ou infligées,
histoires d'enfants abandonnés, de parents maltraités, d'époux
disparus, d'avortements dramatiques, mais aussi d'accidents, d'imprudences,
de négligences
le droit ne cesse d'être confronté
à des corps en mouvement, gémissants et tourmentés,
qui surgissent dans la jurisprudence.
Les
"attendus" de jugement sont apparemment froids et linéaires
et pourtant, à la lecture des récits jurisprudentiels, les
notes du sociologue, comme dans certaines enquêtes de terrain, se
remplissent de mots, d'observations, de contrastes d'émotion devant
ces fragments de vies énigmatiques, bouleversées, brisées,
traversées par une mémoire sinueuse. Car ce qui intéresse
ici le chercheur, ce ne sont pas les seuls tranchants des jugements ni
les solutions de droit produites par la Cour de cassation, mais ces histoires
et témoignages chaotiques "marqués au fer rouge des
interdits" qui précèdent le jugement, les mots écrits
par les magistrats lorsqu'ils décrivent les attitudes ou les gestes
qui causent forfait, délit ou dommage, les paroles retranscrites
pour dire la faute ou le manquement, l'inattention ou le faux pas.
La jurisprudence est loin d'être une simple annexe du droit et de
la loi. Les histoires de murs entendues puis retranscrites par le
magistrat ne sont pas de simples affaires de police envers le petit peuple
du XVIIe siècle à nos jours,
elles racontent en filigrane les secrets des corps et ce dont ils sont
capables. Et pourtant, le langage du Code civil évite toujours
le corps tout en ayant sans cesse à faire à lui. Le corps
est le grand absent des Codes : ainsi, il n'est guère question
de sexualité, mais plutôt des traces dans le lit ou d'un
enfant du deuxième ou du troisième lit ; le viol se dit
par l'attentat à la pudeur, le corps affamé par une promesse
de le nourrir, le plaisir de l'ivresse s'affiche comme une perte de conscience,
la bastonnade à travers une simple imprudence, la souffrance se
dissimule sous un dommage moral, l'infanticide se cache derrière
une suppression de part, l'avortement à travers un enfant mort-né
Ces
récits, disent les juristes, sont des fables sans importance qui
permettent de transporter les vies anonymes dans le monde du droit. Mais
le choix de l'intrigue n'est pas innocent, la narration élaborée
par les magistrats donne un sens pratique aux mots, pèse dans la
détermination des causes. La motivation d'un jugement est d'évaluer
si les choses auraient dû se passer autrement ("les faits sont
laissés à l'appréciation des magistrats"), de
passer en revue les interprétations possibles et d'en retenir une
seule au vu des concepts juridiques disponibles. Lorsque l'on compare
une affaire en première instance et sa reprise en appel, la traduction
sociale et juridique des faits ainsi que leur interprétation par
le magistrat peut varier sensiblement. Les récits jurisprudentiels,
écrits par des hommes de loi qui partagent les inquiétudes,
les conceptions et les préventions de leurs temps, témoignent
de l'histoire des disciplines et des idées sur les murs.
À travers ces récits se dessine une histoire du droit à
l'uvre, cherchant ses mots, polissant ses concepts, en inventant
de nouveaux (certains déjà effectifs tels le harcèlement
moral ou l'imprudence, d'autres à venir comme le principe de précaution).
Les notions se transforment et changent de sens, les normes se déplacent.
Ainsi voit-on la notion d'injure migrer du Code pénal au Code civil
pour qualifier l'inconduite d'un époux, l'adultère criminel
céder le pas au divorce par consentement mutuel, le préjudice
moral se préciser, les responsabilités comme les nuisances
se détailler et se codifier. Ainsi les différents récits
de jurisprudence liés à l'article 1382 (Tout fait quelconque
de l'homme qui cause à autrui un dommage oblige celui par la faute
duquel il est arrivé à le réparer) montrent l'évolution
du contenu et du sens de la notion de mise en danger depuis deux siècles.
De même, les notions d'imprudence, de négligence et de nuisance
vont peu à peu, au cours du XIXe
siècle, englober de très nombreux nouveaux problèmes
et exploser au XXe siècle au pénal.
Où
est l'inacceptable ? La faute ? L'offense ? L'inconduite ? Est-on passé
d'un XIXe siècle de la faute à
un XXe siècle du risque et à
un XXIe siècle de la précaution
? Cette étude "clinique" montre comment la jurisprudence
des deux derniers siècles, en racontant le sens muet des choses
et en désignant les murs comme un lieu d'affrontement avec
le droit, a permis que ces questions soient sans cesse "reprises
et remises sur l'établi du droit".
Jean-François
Laé est professeur de sociologie à l'Université
Paris 8 et chercheur à l'Institut de recherche sur les sociétés
contemporaines (IRESCO) du CNRS. Il étudie depuis de nombreuses
années les situations de souffrance sociale et de précarité.
Parmi ses dernières publications : L'instance
de la plainte, une histoire politique et juridique de la souffrance
(Descartes et Cie, 1996) et Fracture
sociale, avec Arlette
Farge (Desclée de Brouwer, 2000).
Référence
:
L'ogre du jugement.
Les mots de la jurisprudence, Jean-François Laé, Paris,
Stock, 25 septembre 2001, 240 p. - 16,80 Euros (110,20 F).
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