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Les
noyaux chauds formés lors de collisions d'ions lourds d'énergie
élevée peuvent se fragmenter en plusieurs noyaux de tailles
moyennes. Ce processus présenterait de fortes analogies avec une
transition liquide-gaz. Plusieurs équipes de chercheurs en physique
nucléaire, dont une équipe travaillant au Grand accélérateur
national d'ions lourds1
(Ganil), viennent de rapporter simultanément l'observation de capacités
calorifiques négatives lors de cette multifragmentation, ce qui
serait effectivement le signe d'une transition de phase.
Au
cur de l'atome, le noyau. Dans le noyau, une matière excessivement
dense, la matière nucléaire constituée de protons
et de neutrons. Les propriétés thermiques et mécaniques
de cette matière sont encore mal connues : à très
haute température ou densité, protons et neutrons libèrent
leurs constituants ; à plus basse énergie et densité,
protons et neutrons condensent en noyaux selon un processus qui s'apparente
à une transition liquide-gaz.
Pour explorer ces différents états de la matière,
les chercheurs provoquent des collisions violentes entre noyaux au cur
d'accélérateurs de particules : cela permet d'échauffer
la matière nucléaire et de former des noyaux dits chauds.
L'étude de ces noyaux a montré qu'ils peuvent, suivant l'énergie
de la collision, se désexciter en émettant quelques particules
(évaporation), se fragmenter en plusieurs noyaux de taille moyenne
(multifragmentation) ou encore se décomposer totalement en neutrons
et particules légères, des isotopes d'hydrogène et
d'hélium (vaporisation).
L'étude expérimentale de ces collisions d'ions lourds nécessite
des moyens très performants, capables de reconstituer l'histoire
de chaque collision : tri des différents événements,
détection et identification de toutes les particules sur un très
large domaine en énergie cinétique (de 1 million à
4 milliards d'électronvolts), etc. Le multidétecteur Indra2
du Ganil répond à de telles exigences : avec une précision
jamais atteinte auparavant, il permet de remonter aux numéros et
masses atomiques ainsi qu'aux énergies d'excitation des noyaux
chauds produits. Il est aujourd'hui l'un des équipements les plus
performants au monde pour l'étude de la matière nucléaire
chaude.
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Vue
partielle d'une des six couronnes qui composent le détecteur
4 pi INDRA.
© J.M. Enguerrend/GANIL
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Les études effectuées au Ganil durant la deuxième
moitié des années 1990 ont montré que le processus
de multifragmentation de noyaux chauds présentait de nombreuses
caractéristiques correspondant à ce qui est attendu d'une
transition de phase liquide-gaz. Mais compte tenu de la complexité
des mesures et des modélisations, des confirmations s'imposaient
(voir encadré).
En ce qui concerne les systèmes nucléaires fragmentants,
il a récemment été proposé de mesurer directement
leur capacité calorifique en observant les fluctuations de leur
agitation thermique. En effet, pour une énergie totale constante,
l'agitation thermique est un réservoir d'énergie pour les
interactions et inversement, ces échanges étant régis
par les capacités calorifiques. Si le système a une capacité
calorifique négative, il "hésite" entre liquide
et gaz (entre non-fragmentation et fragmentation). En conséquence,
l'énergie d'interaction étant beaucoup plus forte dans le
liquide que dans le gaz, son énergie d'interaction fluctue et l'agitation
thermique varie de conserve. Les fluctuations de l'agitation thermique
en présence d'un changement d'état seront donc plus grandes
que celles attendues en l'absence de transition. La comparaison des fluctuations
attendues à celles réellement observées permet alors
d'en déduire la capacité calorifique du système.
Cette méthode vient d'être appliquée avec succès
à plusieurs expériences de collisions d'ions lourds, effectuées
auprès de différents accélérateurs, dans le
cadre d'une procédure expérimentale bien définie
dont chaque étape a été contrôlée de
façon critique. Au Ganil, un des systèmes étudiés
par le détecteur Indra était celui formé lors de
collisions frontales entre un faisceau de xénon (à 32 millions
d'électronvolts par nucléon) et une cible d'étain.
Il est important de souligner que ces analyses font appel à une
méthode inédite. Elle demande maintenant un travail collectif
de critique, d'amélioration et de contrôle qui est en cours
tant du point de vue expérimental que théorique. Les enjeux
sont grands. Si ces résultats sont confirmés, la première
observation d'une capacité calorifique négative aura été
effectuée grâce aux noyaux chauds. Une fois maîtrisé,
l'outil des fluctuations ouvrira la porte à une véritable
métrologie de l'équation d'état et du diagramme de
phases des noyaux. Il est important de souligner que des capacités
calorifiques négatives semblent avoir été observées
récemment (en 2001), dans le cas de la fusion d'agrégats
de 147 atomes de sodium.
Pour
en savoir plus :
Agregats
de sodium : Negative heat capacity for a cluster of 147 sodium atoms.
Schmidt M., Kusche R., Hippler T., Donges J., Kronmuller W., Von-Issendorff
B. and Haberland H. Physical Review Letters. (2001) Vol. 86,
n° 7, pp.1191-4.
Ph.
Chomaz et F. Gulminelli. Nucl. Phys. A647 (1999) p. 153.
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Capacité calorifique négative
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Quand
on chauffe un liquide, sa température augmente jusqu'au
moment où l'ébullition commence. L'accroissement
de température s'arrête alors et la température
reste stable pendant toute la durée de l'ébullition,
toute l'énergie fournie au liquide étant utilisée
pour le transformer en vapeur. Une propriété déjà
très étonnante si l'on y réfléchit.
Et pourtant
Des
développements théoriques récents suggèrent
qu'au niveau élémentaire des très petits
systèmes, cette anomalie apparaîtrait de façon
encore plus étonnante : pendant le changement d'état,
par exemple de liquide à gaz, le système refroidirait
alors qu'on le chauffe ! Et la raison de cette bizarrerie serait
fort simple. En effet, dès que l'on veut créer une
bulle de gaz dans un liquide, ou une goutte de liquide dans un
gaz, il faut payer le prix énergétique de l'interface,
c'est-à-dire de la surface de la bulle ou de la goutte.
Or,
cela ne peut se faire qu'aux dépens de l'agitation thermique*,
et donc de la température : la création d'une interface
entre les deux phases ferait donc baisser la température.
Quand le système est très grand, le coût de
cette interface serait trop marginal pour faire baisser la température
de façon significative. En revanche, quand le système
est petit, comme une infime gouttelette ou un noyau atomique,
la baisse pourrait être importante.
Les
physiciens caractérisent le comportement thermique d'un
système par sa capacité calorifique qui est l'énergie
qu'il faut lui fournir pour augmenter sa température d'un
degré. La capacité calorifique d'un petit système
deviendrait donc négative lors d'un changement d'état.
*
L'agitation thermique : au sein de toute matière, qu'elle
soit solide, liquide ou gazeuse, les atomes ou les particules
subatomiques sont animés d'un
mouvement incessant dont l'énergie ne dépend que
de la température. Plus celle-ci est élevée,
plus l'agitation est importante, la température étant
une sorte de traduction macroscopique de cette agitation microscopique.
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Les
divers changements de phase sont caractérisés par
des paliers de température.
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1
Le Ganil est un laboratoire mixte CNRS/IN2P3-CEA/DSM.
2
Indra : identification de noyaux et détection avec résolutions
accrues.
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